Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
L’affaire de Nathalie Kosciusko-Morizet a de quoi faire réfléchir : comment a-t-on pu à ce point galvauder le langage politique ?
Aurait-on mis sur un piédestal la célèbre maxime de Jean Pierre Chevènement : “Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne”, lancé le 2 février 1983. 25 ans plus tard rien n’a changé et le cynisme est toujours de mise.
A une différence près : l’hypocrisie.
Depuis le début de l’ère Sarkozy, être ministre ou secrétaire d’état relève d’un double emploi. Ils ne sont pas seulement représentants d’un Ministère, d’un budget ou d’un secteur d’activité. Sarkozy leur demande davantage : ils doivent aussi animer les plateaux de télévision. Chroniqueurs, consultants, analystes, ils parcourent les studios (télé ou radio) pour prêcher la bonne parole du gouvernement. Le citoyen n’a même plus besoin de faire l’effort de s’informer : le prêche lui est transmis de manière subliminale du 20 heures de TF1 aux chroniques d’Europe 1, d’Itélé, particulièrement friande dans cette représentation du pouvoir, à Ruquier, de Michel Drucker au magazine 7 à 8. Leur omniprésence, qui confine parfois au don d’ubiquité quand on les retrouve à 15 minutes d’intervalle d’un plateau à l’autre, fait croire à la transparence. L’adage selon lequel “on ne vous cache rien et on vous parle tout le temps” donne l’illusion d'un dialogue permanent avec le peuple.
Seulement à force de parler on fait des erreurs. Et à vous demander de convoquer, réunir, organiser, débattre, se justifier, être interviewé, il peut arriver de penser trop vite, de ne plus penser du tout, ou de laisser le naturel briser d’un coup de griffe le vernis du “politiquement correct”. Les ministres sont sous pression et les gaffes depuis un an s’accumulent : le couac de Rama Yade à Aubervilliers quand elle prend une décision de justice pour une initiative du parti communiste, son jugement très remarqué lors du passage de Kadhafi à qui elle avait subtilement rappelé que la France n’était pas « un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits » et qu’à ce titre le pays ne devait « pas recevoir ce baiser de la mort », Nadine Morano qui accuse Fadela Amara de galvauder la langue française, cette même Amara qui est bousculée par son ministre de Tutelle la très tolérante Christine Boutin, Christine Lagarde qui s’inscrit dans une politique de « rigueur » (attention, mot tabou. Si tu le répètes cinq fois dans un miroir, il arrive « en vrai » !!), Jean-Louis Borloo qui parle de « TVA sociale » dans l’entre deux tours des législatives, Roselyne Bachelot qui parle du déremboursement probable des lunettes par la Sécurité sociale… Les gaffes s’enchaînent et la stratégie reste la même : on nie, puis on dit que les propos ont été exagérés, enfin on reformule. La langue de bois n’est pas davantage utilisée qu’autrefois mais c’est plus grave : elle est institutionnalisée !
Tous les ministres ont la boule au ventre, craignant que le moindre adjectif, la moindre sentence ne leur revienne en pleine tête. Ce climat est si malsain, que les noms d’oiseaux circulent en privé mais parfois débordent en public : Fillon qui dans les couloirs dit que Sarkozy ne le laisse aller nulle part, ce même premier Ministre aux allures de Droopy résigné en public et qui se révèle incisif quand on vient lui demander une réaction à la révélation de franc-maçonnerie de Xavier Bertrand : « Maçon, je le savais ; mais qu'il soit franc ça m'avait échappé complètement ! »… Saine ambiance.

Alors quand dans ce contexte, Nathalie Kosciusko-Morizet craque en affirmant que Copé et Borloo jouent à “un concours de lâcheté” sur les OGM, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Elle, la bonne élève de la maison Sarkozy, au bilan flatteur grâce notamment à son investissement lors du Grennelle de l’Environnement, devient une petite insolente qu’il faut corriger : privée d’Assemblée nationale pour une séance (!) et privée de Japon. On croit rêver ! Mais dans quel monde vit-on ? Certes le jugement de la Ministre était assez rude au sein d’une même majorité, mais qu’est devenue la transparence ? Quel est ce pays dans lequel on va tous être saignés à blanc pour payer notamment un paquet fiscal aux plus favorisés (oui car les fameuses heures supplémentaires s’avèrent être un fiasco très onéreux) et dans lequel on ne peut dire le mot “rigueur” ? Les mots sont chaque jour prostitués par un gouvernement muselé qui ne peut plus rien dire sans utiliser périphrases et autres artifices pour occulter la réalité concrète. On parle davantage qu’avant au gouvernement, mais on parle pour ne rien dire au fond. Le discours politicien est devenu une longue litanie de dénégation permanente où l’on tourne autour du pot, on l’effleure ; et celui qui a le malheur de mettre le doigt dans la confiture se fait sacrifier sur la place publique comme un gosse de 8 ans.
Les spécialistes pensent que la France est entrée en politique dans l’ère de la communication. Etonnant vocable qui définit pourtant un non-dit permanent. L’ère de la communication a tué la communication. C’est un suicide de la langue qui aboutit à un non sens : devoir parler pour ne surtout pas dire. En tant que citoyen responsable, c’est une situation qui nous ne pouvons, ni ne devons plus accepter.
Lien pour le soutien à Nathalie Kosciusko-Morizet : http://www.facebook.com/group.php?gid=16705120420
Addenda info du jour : Pour répondre aux couacs de ces derniers jours qui faisaient désordre, Nicolas Sarkozy a nommé Thierry Saussez comme délégué interministériel à la communication. Ce délégué interministériel sera "chargé de veiller à la coordination des actions d'information et de communication du gouvernement". Ce qui revient à définitivement filtrer toutes les paroles prononcées. Plus que jamais l'ère de la communication a tué la communication...