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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 11:59

Le débat sur l’orthographe est un véritable marronnier. Avec cette impression que le débat n’est jamais définitivement clos. Tant d’images éculées sur une simple transcription de la langue peuvent paraitre d’une vacuité sans nom. Mais il prend tout son sens dès lors qu’il touche aux fondamentaux de la démocratie comme l’explique régulièrement André Chervel, linguiste et grammairien. Pourtant, loin de défendre cette langue, ce éminent docteur entend la réformer, ou plus précisément la déformer dans ses grands principes : fallait-il que les gardiens du temple devinssent les fossoyeurs, même pas impies qui plus est, de ce qu’il y a de plus sacré dans une civilisation : sa langue ?

chervelAvant même de rentrer dans le vif du sujet et donc nécessairement dans la polémique, écartons d’un geste le plus concis possible, le faux débat qui a alimenté inutilement les conversations sur le thème : il faut différencier l’orthographe de la dictée. L’un est une des composantes de la langue écrite, l’autre n’est qu’une évaluation. Les mettre sur un même plan revient à circonscrire la pomme de terre à la cuisine française : une hérésie. Mais pourquoi a-t-on la manie de n’entendre par orthographe, que cet exercice futile et stressant qu’est la dictée ? Sans doute parce que l’école l’a promulguée à un rang auquel elle n’aurait jamais dû accéder, c’est incontestable. Sans doute aussi, parce qu’elle fut, et plus que jamais demeure, un indice discriminant pour évoluer en société. C’est tout aussi incontestable. Mais l’important n’est-il pas d’écrire sans faute dans sa prose que dans celle empruntée à un autre ? Aussi, il ne faudrait pas faire de la dictée un enjeu essentiel de l’orthographe : elle n’est qu’une évaluation parmi tant d’autres de la discipline. Elle est utile sans être incontournable, pratique sans être primordiale. Et de renvoyer pédagogistes et autres nostalgiques dos à dos dans cette éternelle déclinaison de la querelle des Anciens et des Modernes, qui n’a d’intérêt que le verbiage éhonté que l’on veut bien lui accorder.

L’orthographe comporte des enjeux bien plus importants ; et notamment celui qui permet de transcrire la compréhension de la langue. Bien écrire, c’est maîtriser non pas seulement la graphie mais le sens des mots, le rythme de la phrase, son essence dans ce qu’elle a d’organique et de plus profond. Aussi le diagnostique d’André Chervel sur la baisse du niveau est à la fois juste et n’est assurément pas vain : un citoyen qui se respecte maîtrise la langue, le barbare lui la torture et la balbutie. Chervel ne ment pas quand il évoque le retard des écoliers dans le domaine : Sauver les lettres aboutit aux mêmes conclusions depuis presque deux décennies :

 

 

Dès lors deux positions s’opposent : ceux qui veulent faire en sorte que les élèves progressent, avec tout ce que cela implique comme l’augmentation des heures dévolues à la langue, ainsi qu’un laxisme et une désinvolture qui doivent se substituer à une exigence et une rigueur qui ont cruellement fait défaut dans l’enseignement. Et ceux qui pensent que la maîtrise de l’orthographe est d’une difficulté trop importante, décrétant qu’elle n’a donc rien de démocratique, et que seule une réforme permettrait de rectifier le tir. Assurément, Chervel est de ceux-là :

 

 

Etonnamment ce linguiste, Historien de la langue, fait un diagnostique de qualité mais trouve des remèdes, qui ne sont même pas des placebos, mais qui aggravent plus durement les bobos tout courts…

D’une part, André Chervel explique qu’à ne rien faire il risque d’y avoir une « fracture orthographique », rendant un hommage lexical à Jacques Chirac dans ce qu’il a inventé de plus modique, lui qui redécouvrit l’improbable « abracadabrantesque », d’une saveur autrement plus piquante. Et le théoricien de prévoir une langue à deux vitesses, l’une maîtrisée par ceux dont les parents pourront payer des cours privés, l’autre non maîtrisée qui discriminera définitivement les classes populaires sur le marché du travail. Une question s’impose : Monsieur Chervel vit-il dans le même monde que nous, ou a-t-il fait un usage néfaste de la machine à remonter le temps ? N’est-ce pas déjà le cas actuellement ? Le diagnostique de Docteur Chervel est pour le moins retardé.

Mais au lieu de corriger le tir, là où le bât blesse, à savoir l’école, Chervel préfère diminuer le niveau et niveler vers le bas les exigences de la langue : ne faudrait-il pas plutôt refaire de l’orthographe tout simplement une exigence minimale et ne plus la considérer lors des formations disciplinaires de lettres comme « la science des ânes » ? Chervel ne donne-t-il pas raison à ces gourous dangereux qui ont martelé à toute une génération de professeurs de lettres que l’orthographe était la discipline bourgeoise par excellence ? L’envisager comme un simple passeport démocratique en la replaçant à sa juste place dans les enseignements, sans la circonscrire à la sempiternelle dictée ne changerait-il pas déjà la donne ? André Chervel préfère lui tomber dans le misérabilisme. Car il est un argument insupportable qu’il traine de plateaux en livres : celui qui prétend que ne pas réformer l’orthographe reviendrait à défavoriser les couches populaires et par cette « fracture sociale » de faire de notre langue une barrière à la démocratie. Comment parvient-il à ce point à inverser les rôles ? La langue n’est-elle pas, justement, la garantie la plus sure de la préservation de la démocratie ? La langue ne doit-elle pas être le reflet de la civilisation, de son histoire, de sa culture ? Pourquoi la réduire à une volonté purement consumériste et utilitariste ? Doit-elle être seulement un moyen de communication, ou plus largement un vecteur de culture ? Ne plus l’enseigner dans sa réalité historique mais dans sa forme réformée, ne risque-t-il pas bien au contraire de creuser plus encore cette « fracture sociale » ? Comparant l’état de notre langue à celui qui fut réservé au latin au XIXème siècle, Chervel ne sert-il pas alors l’idéologie d’un certain Nicolas Sarkozy, qui prétendait lors de la Présidentielle, que les deniers publics n’avaient pas vocation à financer l’étude du latin ? Va-t-on en arriver à dire que l’Ecole publique n’a pas vocation à enseigner la langue française ?

Chervel est inconséquent et met des œillères. Il prêche sans contradicteurs, et son pèlerinage perdure, mois après mois, espérant que sa croyance finira par s’imposer à tous. Dès lors, il annone sa litanie quel que soit le plateau, comme ici en 2008 pour Média part :

 

 

Ou bien là sur le plateau de France2 la semaine dernière :

 

 

Sans même de parler du bien-fondé de cette mutilation inutile de la langue, qui comporterait autant de principes que de contradictions (inutile d’en rapporter ici tous les détails), force est de constater que le débat est biaisé par la définition que l’on donne au terme « orthographe ». Du grec, ce mot est composé d’ «ortho » qui signifie « droit, correct »  et de « graphie » qui désigne « l’écriture » : l’ « orthographe » est donc textuellement « l’écriture correcte », « la graphie correcte ». Pourtant les diagnostiques sont plus larges, évoquant notamment les impropriétés, emploi fautif et non maîtrisé du vocabulaire, au même titre que les accords et que les doubles lettre comme le montrent ce reportage issu du journal de France2, dans lequel Chervel peut légitimement pense-t-on proposer sa réforme :

 

 

Pour autant, il ne faudrait pas tout confondre : la maîtrise de la langue est bien plus large que l’orthographe en elle-même, comme le montre les impropriétés relevées par le professeur au début du reportage. André Chervel n’en a cure et préfère radoter sa marotte de la double consonne pour régler tous les maux de la langue. Mais n’est-ce pas là réducteur. De quoi souffre la langue aujourd’hui ? Des phrases inintelligibles car non construites, un manque patent de vocabulaire et de richesse (contrairement à ce qu’affirme HONTEUSEMENT Philippe Mérieu pour qui les jeunes ont plus de vocabulaire que leurs prédécesseurs -sic !!!!- ), des accords non respectés, le tout n’étant pas simplement une exigence passéiste mais aboutissant à des contresens et à ce que la maîtrise de langue est censée combattre : la non-compréhension. Aujourd’hui, les élèves, et mêmes les adultes n’ont plus les mots pour le dire, les phrases pour se faire comprendre, les accords pour être cohérents.

André Chervel botte en touche et prétend que la raison qui poussent certains à ne pas vouloir réformer, c’est une révision de l’adage biblique « œil pour œil » :

 

 

Encore une fois, la maîtrise de la langue est indiscutablement réduite à une peine, une tâche ingrate et difficile, par laquelle il faut passer, comme jadis le service militaire. Elle n’est jamais envisagée comme la solution à un problème : l’incompréhension et la non-communicabilité des êtres vivants d’une même Nation. Etrange, paradoxale, que dis-je inepte argumentation,  pour celui qui est devenu linguiste et historien de la langue ! Et devant autant de souffrances et de stoïcisme, en ces temps de débats intenses, on ne saurait trop conseiller à Monsieur Chervel de prendre battre en retraite…  

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  • : Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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