Omniprésente dans les médias, de France culture à C dans l’air, du 13h15 le dimanche sur France 2 au quotidien Le Monde, de feue La Semaine Critique jusqu’à Charlie Hebdo en son temps, Caroline Fourest, à seulement 35 ans, a déjà un carte de visite qui « en impose ». En 2010, le site Enquête et débat répertoriait les chroniqueurs les plus médiatiques en comptabilisant leur temps de présence sur les radios et télévisions : elle y apparaissait alors en 9ème position, certes loin derrière Eric Zemmour, mais avec un peu plus de 24 heures de présence cumulée dans l’année, uniquement en qualité de chroniqueuse, et surtout en représentant la seule femme de ce club très fermé… Mais contrairement à certains de ses confrères présents dans ce classement, Caroline n’a pas écrit ses essais une fois la renommée faite : ce sont ses écrits qui lui ont permis d’être là où elle est. Dès 1998, à seulement 23 ans, elle co-écrit avec Fiammetta Venner, sa partenaire de plume et de vie, Le Guide des sponsors du Front national et de ses amis, avant de signer l’année suivante, toujours en duo un très remarqué Les Anti-pacs ou la dernière croisade homophobe qui retraça la campagne antipacs animant les rues de Paris et l’Assemblée à coups de bible dans l’hémicycle, avant une enquête en 2001, qu’elle écrivit seule cette fois, Foi contre choix : La Droite religieuse et le mouvement Pro-life aux États-Unis. Ces trois premiers opus signèrent la marque de fabrique de Caroline Fourest, son combat sans merci contre quatre fléaux de la société : l’extrême droite, l’homophobie, le fanatisme et l’intégrisme religieux et par ricochet les ligues anti-avortement. Le décor est planté.
Et le déferlement peut alors commencer. Car c’est un véritable acharnement qui s’abat sur Caroline Fourest, enquête après enquête, émission après émission, chronique après chronique. De contestations en insultes, de lapidation en mise à mort, de délation en calomnie, rien ne lui est épargné. Il suffit de taper son nom sur Google pour y voir se déverser des torrents de boue… une expression qu’elle utilisa récemment à propos de l’affaire DSK. C’est dire la puissance du phénomène. Commentaires anonymes, lettres ouvertes, émission, lynchages hystériques, attaques homophobes ou délirantes, livres, tout est permis pour se défouler sur Caroline qui malgré tout continue de publier et d’être invitée, au micro ou sur les plateaux, renforçant les suspicions de connivence et de conspiration autour du microcosme médiatique chez les paranos en tous genres… D’où cette question légitime : pourquoi tant de haine ?
Ses premiers détracteurs sont évidemment ceux qui sont dans son cœur de cible. Ceux dont elle décrit les tics et les trucs pour mieux les décrypter. Ceux qui, démasqués, n’en finissent plus de crier à l’infamie pour se justifier. Leurs attaques sont prévisibles. Elles n’en demeurent pas moins le plus souvent grossières. Le FN sortit l’artillerie lourde quand il diffusa son adresse et son digicode pour lui passer l’envie d’écrire sur le parti de Jean-Marie Le Pen, comme elle le rappelle dans son dernier livre enquête consacré à l’héritière Marine. Une pratique éprouvée aussi par quelques jihadistes suite à l’affaire des caricatures quand elle sera placée avec Taslima Nasreen sur la liste des douze personnes à abattre, diffusée sur un site anglais… Des intimidations qui firent suite aux cœurs de bœufs que son amie, Fiammetta, recevait régulièrement pour avoir osé enquêter sur les milices anti-avortement. Chez les Fourest/Venner, la vie se décline sur le mode Damoclès…
Ce sont ses papiers contre l’intégrisme qui lui attirent le plus de foudre, prétextes à des accusations aussi farfelues que contradictoires. Christine Boutin qui fut au cœur de son enquête sur les Antipacs l’accusa de cathophobie. Tariq Ramadan et surtout ses fervents supporters n’en finissent plus de classer parmi les plus islamophobes quand ils ne l’accusent pas, pour certains, de faire le jeu d’Israël. Certains zélés juifs, eux, l’accusent de trainer dans la boue… Israël comme en 2009 quand elle écrivit un billet dans le Monde intitulé Israël contre Obama, dans lequel elle écrit :
« A force d’utiliser les colonies comme boucliers humains, Israël entretient un fanatisme qui n’est pas le moindre de ses ennemis « intérieurs ». Tsahal est infiltrée par des militaires orthodoxes combattant au nom de Dieu et non plus au nom de la nation. La violence disproportionnée avec laquelle l’armée israélienne a répondu au harcèlement des roquettes du Hamas trahit cette perte de raison. ».
Alors, Caroline Fourest islamophobe ? Antisémite ? Cathophobe ? Dans Libres de le dire, un livre d’entretiens qu’elle publia avec Taslima Nasreen, Caroline Fourest témoigna de ce paradoxe :
« Quand je ne critiquais que le catholicisme ou la droite religieuse américaine, j’étais adorée par l’extrême gauche. Les journaux comme Politis saluaient mes livres comme « précis, fouillés » et me présentaient comme une « spécialiste de l’intégrisme ». Quand j’ai commencé à critiquer le fondamentalisme musulman en particulier Tariq Ramadan, tout a changé. Les articles du même hebdo ironisaient sur les qualités de « spécialiste de l’intégrisme. J’ai perdu beaucoup d’amis et beaucoup d’alliés. Notamment ceux avec qui j’ai lutté contre Christine Boutin ».
Tape sur mes ennemis mais surtout touche pas à mon pote en somme. Femme de gauche, c’est aussi donc de son propre camp qu’elle reçoit les attaques parmi les plus acerbes. Notamment depuis la publication de La Tentation obscurantiste, où Caroline Fourest fait une analyse sans concession de cette gauche qui en étant plus anticolonialiste qu’antifasciste en perd parfois un peu son âme en flirtant sans s’en rendre compte avec les intégristes de tous poils… Noël Mamère qui aurait pu voir en elle une alliée suite au mariage illégal de Bègles de deux homos en fit les frais comme le rappelle Claude Askolovich dans un article consacrée à Caroline et Fiammetta et intitulé Les hussardes publié dans le Nouvel Observateur :
« L’autre dimanche avant une manifestation, elle s’est présentée à Noël Mamère : « Caroline Fourest, j’étais Présidente du Centre gay et lesbien ». Le regard du député vert, boutefeu du mariage homo, s’est éclairci : une lesbienne, une présupposée copine, donc ! Elle l’a scotché d’une réplique : « Tant que vous irez vous faire applaudir par les islamistes au congrès de l’UOIF, vous pouvez marier tous les homosexuels que vous voulez, vous n’aurez pas mon soutien ».
Chacun de ses contradicteurs, meurtri dans ses convictions l’accusent de marcher pour l’adversaire. Car dans ce monde cynique, il est inenvisageable de se positionner dans la nuance. Le manichéisme est de mise, et celui qui refuse le jeu prend le risque de trahir un camp ou l’autre. Toutes ces attaques sont viles et stériles : si Caroline Fourest peut engranger autant de critiques contradictoires de la part de tous les intégrismes c’est tout simplement parce qu’elle les combat tous. Sans exception. Pascal Boniface, auteur le mois dernier d’un livre intitulé Les Intellectuels Faussaires, n’a donc décidément rien compris quand il l’accuse subrepticement au fil des dix-huit pages qu’il consacre à la chroniqueuse de s’acharner sur l’islam notamment en la citant dans Tirs croisés, un ouvrage qu’elle a co-écrit avec Fiammetta et qui condamne sans nuance les trois intégrismes chrétiens, musulmans et juifs :
«L’intégrisme musulman est le plus virulent des trois. Caroline écrit notamment que « Si l’islam n’a pas le monopole de la violence, il est le seul à bénéficier d’un stock de bombes humaines ».
Sauf que Monsieur Boniface omet de dire que dans ce même chapitre, les deux auteurs ajoutent :
« L’islamisme occupe effectivement la pole position chez les intégristes. Il est actuellement le mieux placé pour exercer ses diktats et terroriser ceux qui lui résistent. Mais cette force n’est pas liée à une différence de fond avec ses homologue juif et chrétien. Le pouvoir de nuisance des intégristes dépend avant tout des résistances qu’il rencontre. (…) Ce surcroît de nocivité n’a rien à voir avec la religion mais avec l’instrumentalisation politique de la religion. Au risque de décevoir ceux qui voudraient croire à une barbarie propre à l’islam, le Coran n’est pour rien dans le retard démocratique et séculier des pays musulmans. ».
Ce même Pascal Boniface accuse d’ailleurs Caroline Fourest de tronquer les citations qu’elle opère. Ou de l’hôpital qui se fout de la… charia charité! Dans la série « mauvaise foi », il l’accuse aussi d’avoir petit à petit abandonné l’éclectisme de son combat contre l’intégrisme pour se focaliser sur un seul et unique :
« C’est qu’elle va peu à peu abandonner le combat contre les intégristes chrétiens pour celui infiniment plus porteur médiatiquement contre l’islamisme. Elle va devenir une sorte de pasionaria de la lutte contre l’islamisme »
Etonnante sentence quand on sait que Pascal Boniface date ce revirement à la sortie de Frère Tariq, publié en 2004, quatre années avant que ne sorte Les Nouveaux soldats du Pape qui évoque les trois courants sulfureux du catholicisme contemporain que sont l’Opus Dei, La Légion du Christ et les traditionalistes. A moins que Tariq Ramadan n’ait décidé de prêcher à Saint-Nicolas du Chardonnet depuis peu…
Il l’accuse aussi de fournir mensonges et autres contre-vérités en ne faisant référence presque exclusivement qu’à Frère Tariq justement, dans la pourtant longue et impressionnante bibliographie de Caroline Fourest (en dehors également d’un mention à propos d’un jugement à propos d’un procès opposant Antoine Sfeir et… Tariq Ramadan). Et de reprendre les différends exposés notamment dans l’émission On n’est pas couché de Ruquier, dans une première émission avec Ramadan comme invité en septembre 2009, puis une seconde avec Fourest en avril 2010, émission durant laquelle elle dut subir la mauvaise foi et l’acrimonie si évidente de Zemmour et Naulleau qu’elle fut notée par Ruquier lui-même (les deux futures victimes de la « liberté d’expression » de la rentrée 2011 (sic) n’avaient pas digéré d’avoir été qualifié de deux « buses » par Caroline Fourest qui les accusaient d’interviewer Ramadan sans tenir compte de son double langage en se contentant de badiner avec lui sur son ouvrage grand public et ses déclarations du jour, dans lesquelles il prend un soin dès lors qu’elles s‘offrent au plus grand nombre de s’écarter le plus possible de ses prêches autrement plus obscures qu’il enregistre sur cassette…). Face à l’accusation de Tariq Ramadan et aux réfutations de Caroline Fourest, Pascal Boniface aurait-il fait un contre-enquête pour déceler le faux du vrai ? Que nenni ! Il préfère donner la prime de la bonne foi au prédicateur suisse. Sans autre forme de procès. C’est sans doute cela ce que Pascal Boniface appelle la rigueur universitaire qu’il semble opposer aux contre-vérités de Caroline Fourest qu’il trouve un peu surcôtée pour « quelqu’un qui n’a qu’un diplôme de troisième cycle comme bagage »… (car l’empirisme et l’enquête de terrain n’ont aux yeux de ce grand chercheur qu’est Pascal Boniface qu’une importance moindre à l’égard des titres honorifiques… Et ce n’est pas Monsieur Ramadan qui le contredira, lui qui a un titre de docteur… qu’il obtint bien qu’avec une simple mention « passable », sa thèse sur son grand-père, Al Banna, fondateur des Frères Musulmans ayant été jugée de prime abord un peu trop partiale et manquant par trop de recul critique…). Mais rassurez-vous, ce n’est pas comme si Monsieur Boniface avait quelques comptes à régler avec Caroline Fourest, notamment de son témoignage à charge qu’elle déposa contre lui dans l’affaire qu’il perdit face à Mohamed Sifaoui…
Caroline Fourest aurait donc fait de l’islamisme une marotte trop suspecte. Au point d’être de islamophobe ? La thèse a en tous cas été confortée par le Réseau Voltaire, mais il faut dire que son créateur, Thierry Meyssan n’a plus tout a fait le même regard depuis L’Effroyable imposture… Et quelle posture depuis qu’il est en tête de gondole de toutes les librairies Tawhid, spécialisées dans les ouvrages fondamentalistes, ou encore en Jordanie, comme le révèle Fiammetta Venner dans l’incipit de L’ Effroyable Imposteur…
Et cette attaque est d’autant plus crédible qu’au même moment Riposte Laïque l’accuse de faire le lit… de l’islamisme ! Il faut dire que l’association née de ReSPUBLICA a décidé de faire une fixation au point de confondre combat pour la laïcité et lutte contre l’islam, en témoigne l’apéro saucisson-pinard qu’elle a sinon co-organisé, au moins parfaitement relayé en assurant une bruyante promotion. Il suffit d’ouvrir la page d’accueil de leur site pour s’en apercevoir… On se croirait dans la petite boutique de Marine Le Pen ! Ici l’occupation des titres anti-islam est sans commune mesure ! A priori, la réputation de Fourest suite à son Frère Tariq aurait dû faire d’elle une alliée. Las, patatras. Tout s’effondra après de l’affaire Fanny Truchelut. Cette charmante femme tenait un gîte, quand un jour une femme voilée vient pour un séjour dans l’une de ses chambres. Incommodée par le voile, Madame Truchelut demanda à cette femme de ne pas déambuler dans les couloirs avec son voile et exigea qu’elle le retirât. S’en suivit une plainte pour discrimination…. qui aboutit logiquement en faveur de la plaignante. Quoi de plus normal puisque dans un établissement commercial privé, le principe de laïcité ne s’applique pas. Caroline Fourest, fidèle à ses principes laïques mais aussi à ceux qui défendent la liberté de chacun, ne prit pas fait et cause pour Madame Truchelut. Riposte Laïque, d’articles en lettres ouvertes, en fit une affaire personnelle au point de faire de Caroline Fourest sa cible préférée. Ou comment devenir à la fois islamophobe, à la limite du soutien à Israël et militante pro islamiste… Car dans ce monde manichéen des intégristes, on ne peut pas être pour la loi interdisant la burqa dans les espaces publics et le voile à l’école et contre l’interdiction du foulard pur et simple… Aujourd’hui, il ne se passe pas une semaine sans que Caroline n’ait les horreurs de la plume trempée dans l’encre noire du Styx des rédacteurs de Riposte laïque, au même titre que Fiammetta Venner qui put lire le 2 mai dernier en titre : "La Licra sous-traite à Fiammetta Venner le sale boulot d’insulter et de diffamer Riposte Laïque." Tout est dans la mesure, comme vous pouvez l’appréciez…
L’autre reproche fait à Caroline Fourest, quand on n’a plus d’arguments pour lui faire défendre l’intégrisme adverse de sa paroisse consiste à la déclarer hostile à toutes les religions. C’est en substance ce qui lui reprocha Marine Le Pen en septembre dernier sur le plateau de La Semaine Critique présentée par FOG.
Bien essayé, mais il faudrait tout de même que Marine le Pen prît la peine de lire, ou de faire lire les ouvrages de ceux qu’elle veut décrédibiliser… Et en ouvrant simplement le dernier, celui qui fut écrit avant sa biographie, elle aurait pu lire qu’elle refuse l’amalgame entre intégrisme et religieux et qu’elle fait un distinguo très net, là où Taslima Nasreen, écœurée et surtout terrorisée par sa destinée si tragique, a perdu tout espoir de voir la moindre trace de modération dans la religion, quelle qu’elle soit.
Mais comme il est de coutume, le débat d’idées ne suffit pas toujours à assouvir la soif de discrédit et de revanche de certains détracteurs. Haro sur la vie privée. Trop facile pour une Caroline Fourest qui ne cache pas sa relation avec Fiammetta sans pour autant en faire une tribune ostentatoire.
Et cela semble une obsession pour certains à lire les commentaires homophobes qui dégoulinent de toutes les vidéos ou articles la citant ou encore en constatant les recherches automatiques de Google en tapant son nom :
Féministe, de gauche en dénonçant le gauchisme et le manque de courage de son propre camp, laïque exigeante (c’est-à-dire partisane d’une laïcité sans adjectif épithète, en simple adjectif relationnel contrairement à Sarkozy ou à Baubérot pour citer les plus influents dans cette dérive), lesbienne, combattante contre les intégrismes et l’extrême droite en général… On comprend pourquoi la liste de ses ennemis est aussi étoffée !
Alors je sens poindre les commentaires qui me reprocheront l’idolâtrie ou je ne sais quelle foutaise visant à me reprocher un manque de recul. Que ce soit bien clair : j’apprécie la rigueur intellectuelle et la vision de la laïcité de Caroline Fourest et je trouve absolument scandaleux ces torrents de boue déversés par l’ignorance, la jalousie ou la tyrannie d’une certaine pensée. Cela ne m’empêche pas, pour autant, d’avoir des points de divergence, comme le sort réservé aux mamans accompagnant les sorties scolaires, que Caroline Fourest ne souhaite pas astreindre au devoir de la laïcité et des signes ostentatoires. Point sur lequel je ne suis pas en accord, car en acceptant d’accompagner les élèves, elles ne sont plus alors des mères mais participent à un service d’utilité publique et doivent donc être assujetties au devoir de neutralité. C’est toute la différence entre cette attitude qui vise à mettre au pilori ceux qui ne pensent pas de la même manière et l’exposition saine et claire d’un débat entre personnes partageant les mêmes valeurs. Mais le pire dans tout cela, c’est que ce sont ceux qui en parlent le plus qui la lisent la moins…