Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
A l’origine fut le verbe… Dire que la parole est d’une importance considérable pour nos sociétés est un doux euphémisme. Communiquer, exprimer ses sentiments, mépriser, maudire… le verbe participe à la vie, se confondant à elle parfois.
C’est sans doute pour cela que l’on reproche à l’Education nationale de ne pas assez favoriser l’oral. Prenant exemple sur les prétendus voire soi-disant premiers de la classe, la Finlande et la Corée, qui nous expliquent que l’écrit ne doit pas être un mode unique d‘évaluation surtout dans un monde moderne qui favorise la communication orale… Sauf que… cela est plus compliqué que cela y parait. Et le tout « oral » divise véritablement l’Education nationale :
D’une part, la branche représenté par Philippe Meirieu, Professeur chercheur en Science de l’Education, qui prône pour un oral dominant. Pour lui l’élève est une pépite à l’état brut. Il faut alors tailler la pierre pour affiner. Pour éclaircir la métaphore, l’élève a de facto un savoir inné, qu’il convient de deterrer. Le professeur devient un traducteur ou plutôt un archéologue et son but est de faire ressortir de l’inconscient tout ce qu’un être humain sait faire. C’est la tendance qui domine l’Education Nationale depuis trente ans et qui s’opère notamment à deux niveaux : la méthode inductive qui pousse l’élève à découvrir par lui-même les notions, et l’évaluation en exigeant que 50% de notre évaluation soit fondé sur des activités orale.
D’autre part, depuis le milieu des années 90, une autre voix, radicalement opposée s’insurge face à cette domination de l’oral dans les pratiques pédagogiques. Le représentant le plus bruyant et visible n’est autre que l’auteur d’un livre, devenu best-seller La Fabrique du Crétin, j’ai nommé Jean-Paul Brighelli. Pour lui, l’élève n’a pas à parler en classe. Ce n’est ni le lieu ni le moment. Le cours est avant tout une écoute du professeur qui lui seul dispose du savoir que l’élève va s’approprier. Le professeur est alors le détenteur, celui qui donne et non celui qui trouve. L’oral ne devient plus qu’un pretexte rhétorique qui fait croire à l’élève qu’il détient la réponse alors que c’est le professeur qui lui a donné. Pour le reste, l’élève n’a pas à donner son opinion sur quoi que ce soit.
Preuve s’il en était que l’Education nationale s’accomode mal des nuances… Alors qui a raison ?
La vision de l’oral, selon Merieu est facile à évaluer. Car elle a donné lieu à un film qui résume à lui seul les conséquences funestes du tout oral et de la théorie de « l’enfant prodigue inné » :
La prise de parole sans contrôle devient une anarchie la plus éclatante. C’est inaudible, sans fil directeur et une vraie poudrière (nul ne fut donc surpris qu’un des élèves dépassera la limite à la fin du film…). L’oral est ici une finalité en soi, comme une analyse de groupe. Le patient doit trouver sa solution. A la différence près que celui qui fait sa thérapie a des choses à l’intérieur, alors que l’élève n’a pas encore le savoir. Ca ne veut évidemment pas dire qu’il ne sait RIEN. Mais ça ne veut certainement pas dire qu’il a tout en lui. Cette croyance qui relève de l’idéologie est des plus dangereuses car elle aboutit au concept de « l’élève-roi », qui croit tout savoir et qui brandit la liberté d’expression comme prétexte à toute pensée, jusqu’aux plus inacceptables, le tout en dénaturant, voire en prostituant la langue.
Deuxième chose : sachant que le BAC se passe en majorité à l’écrit, et qu’internet a remis l’écrit au centre de la société, et alors même que Mérieu concède que la langue n’est plus maitrisée dans ses fondamentaux, comment accepter que 50% de notre évaluation soit orale ? C’est inepte. C’est faire des grands arbres « visibles » de l’oral, ceux qui cachent la forêt de desepoir de l’écrit.
Enfin dernier point : l’on voit à travers le film les dérives en terme de gestion de classe qu’amène le tout oral. Les élèves ont changé nous dit on ! Certes, mais les méthodes aussi. Et c’est la convergence entre ces deux états qui a abouti à tant d’incivilités envers les professeurs, et cette espèce de mépris vis-à-vis du savoir. Tout doit être ludique. Rien ne doit fatiguer, ennuyer. Et il sera toujours plus simple et « rigolo » pour l’élève de dire une ânerie plutôt que de réflechir au brouillon sur la manière d’exposer un raisonnement par l’écrit. A-t-on si vite oublier que l’écrit permet d’organiser la pensée ?
Alors Meirieu et se disciples auraient-ils tout faux, et Brighelli tout bon ? Assurément non !
Car la démarche de Brighelli se veut trop radicale. Son diagnostic qui dénonce les dérives mérieuistes sont de qualité, mais les méthodes qu’il veut voir utiliser sont parfois tout aussi caricaturales ! Quand il dit que l’oral n’est plus qu’un prétexte de rhétorique et que l’élève n’a rien à dire, il y a là une vision dictatoriale de l’enseignement. Sans rentrer dans le cliché du débat philosophique en classe, stérile quand on brasse du vent et qui remplit facilement les heures de cours, force est de constater que la maîtrise d’un discours est une des bases fondamentales de notre société moderne. Et que savoir s’exprimer fait partie de ces savoirs-faire qu’il est indispensable d’avoir, surtout dans une monde concurrentiel. Or impressionner l’autre, le convaincre, le séduire d’une certaine manière ne s’apprend pas sur le tard, pendant les études supérieures. Tout cela doit se construire. Il ne doit EVIDEMMENT pas se substituer au savoir lui-même, cela ne reste que de la forme. Mais il demande du temps pour acquérir les outils. Et même sans tout savoir, à tout âge faire que la communication orale puisse être un enjeu pédagogique incontournable. En commençant sans doute par des objectifs simples : savoir quand et pourquoi prendre la parole, élaborer une phrase complexe de manière spontanée, exprimer clairement une idée, savoir choisir un vocabulaire adapté… or si l’élève n’a rien à dire, alors il ne pourra s’exercer à la chose…
L’oral doit donc être envisagé comme un savoir-faire et non comme une pseudo-adaptation à une société et des élèves qui auraient changé. Les élèves n’ont pas davantage de choses à dire qu’il y a cinquante ans. Bien au contraire : dans des familles où l’éducation était stricte et où dire une parole déplacée aboutissait à une brimade assurée, il est à peu près certains que les langues auraient bien eu envie alors de se délier à l’école…
Encore une fois, il n’est nul besoin de faire l’apologie de l’oral en négligeant l’écrit, ou bien à l’inverse de brandir l’étendard selon lequel « l’élève n’a rien à dire et doit se taire ». L’Education nationale ne fera sa véritable mue qu’en acceptant la nuance de ses visées. Sans nécessairement avoir à renier le passé sitôt qu’une nouvelle idéologie pointe le bout de son nez… Mais il est des reflexes que le mammouth a bien du mal à se défaire.