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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 20:18

Monsieur Chatel,

Je ne sais si en ce mardi soir estival , baigné de soleil, vous avez succombé à l’ivresse de quelques bulles de champagne pour célébrer votre « promotion ». L’ivresse du pouvoir, bien légitime. Nous ne nous en offusquerons pas. Mais prenez garde à ce retour de bâton, ce boomerang que l’on nomme communément « gueule de bois ». Car Monsieur Chatel, il est des cadeaux empoisonnés, des promotions qu’il est bon de ne pas trop fêter. Alors, comme je suis d’une humeur accorte, je m’en vais vous dresser un état des lieux, que dis-je, un diagnostic sur le pronostic vital de notre grande malade, la tristement célèbre et dénommée Education nationale.

Il faut dire que le Médecin Généraliste précédent vous a laissé une dernière surprise, tout droit sortie de son sac à malices, lui qui mit à sac sans grandes malices notre belle Institution : 16000 suppressions de postes pour 2010. De l’héritage du lâche. Cadeau de bienvenue ou Golden Parachute version Educ’ ? Dans tous les cas, sachez que le Docteur Darcos était bel et bien un escroc, de la pire espèce, un de ces saltimbanques qui courent les campagnes en prétendant soigner avec son élixir, de ceux qui, au nom de la sagesse populaire, proclament que moins c’est bon à avaler, meilleur cela sera pour l’organisme. Une saignée par-ci, un clystère par-là. Et le malade se vide de toute substance. Ce ne fut pas deux ans de ministère, mais une énième mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, quand l’apothicaire parle des remèdes de ces bonimenteurs, pourvu que l’idéologie soit respectée :

L'APOTHICAIRE.— Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'étais avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi, vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile; c'est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu; et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d'un iota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi à quatorze heures; et pour tout l'or du monde, il ne voudrait pas avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux que la Faculté permet.

 

 

L'APOTHICAIRE.— j'aimerais mieux mourir de ses remèdes, que de guérir de ceux d'un autre: car, quoi qui puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n'ont rien à vous reprocher.

 

ÉRASTE.— C'est une grande consolation pour un défunt.

 

Molière, Monsieur de Pourceaugnac, I-5

Mais cessons-là d’énumérer les atteintes faites à l’intégrité du corps de l’Education Nationale pour faire le compte des métastases qui gangrènent…

Oui, Monsieur Chatel, notre école est à l’agonie quand on songe aux 15% d’élèves illettrés qui entrent en classe de 6ème. Vous connaissez ce terme « illettrés » ; assurément les brillantes études que vous avez faites vous en ont transmis le sens, et peut-être même l’étymologie. Mais vous ont-elles fait sentir ce que c’est d’être illettré ? Ce que c’est de le vivre au quotidien dans une société plus concurrentielle que jamais ? C’est une chose que d’appréhender un concept et d’en gloser durant des heures ; c’en est une autre de l’affronter au quotidien, victime ou médecin miracle. Que faire quand on est professeur de lettres, d’Histoire ou d’EPS devant un élève de 12 ans qui ne comprend pas la moindre consigne, ne maîtrisant pas encore toutes les lettres de l’alphabet, ou encore échouant à additionner même avec ses doigts ? Que faire quand un autre ne peut écrire une phrase de trois mots sans être compris ? Que faire alors quand on nous culpabilise sur le choc psychologique que représenterait un redoublement ? Que faire enfin lorsque l’on vous affirme, résigné, qu’il faudra le faire passer tous les niveaux en attendant qu’il sorte du système scolaire, désœuvré comme pas un ? Aujourd’hui Begaudeau représente le prof qui essaye tant bien que mal de travailler. J’affirme qu’il est l’incarnation de l’échec des pédagogies qui gangrènent le système depuis 20 ans. Spectacle pathétique de déchéance assumée. Voulue ? Je vous laisse faire votre enquête. Aurez-vous l’audace de proclamer, comme tous précédemment que le collège unique est une nécessité, ou pire une réussite ? Doit-on se satisfaire de ce triste constat quand on est la 5ème puissance mondiale et que l’on consacre 23% de notre budget dans une Institution malade, au stade terminal ? Vous sentez la gueule de bois arriver ? C’est bien normal. Mais ce n’est qu’un début.

Oui, Monsieur Chatel, notre école est à l’agonie quand on prétend régler la violence par des caméras, des fouilles de sacs ou encore une présence policière intégrée aux établissements. Au lieu de se demander comment la violence est arrivée pour tenter de l’empêcher de poindre le bout de son nez, on préfère l’endiguer contredisant le vieil adage selon lequel il vaut mieux prévenir que guérir. Parfois les bonnes vieilles recettes de grands-mères valent mieux que des remèdes de cheval. L’on préfère assumer cet état de violence et s’en remettre au « c’est l’époque qui veut ça ». Sophismes en guise de pensées. C’est assez moche Monsieur Chatel. Et pourtant, ne croyez-vous pas que l’inculture et le manque d’éducation soit à la genèse de toute cette violence ? N’y aurait-il pas un lien, aussi infime soit-il entre cette école qui nivelle par le bas pour s’adapter et l’agressivité de ceux qui n’ont pas les mots pour exprimer leurs maux ? Les pédagogoles de tout poil qui ont eu les grâces de tous vos prédécesseurs, sans aucune exception, n’ont-ils pas leur part de responsabilités quand ils anéantissent la notion d’apprentissage, quand ils donnent un 20 en vie scolaire à ceux qui n’ont pas d’absence injustifiée, compensant de facto et dans les mêmes proportions un 01 en français. 10,5, c’est la moyenne. Pas de quoi s’affoler. Même pour celui qui ne sait toujours pas lire… Aujourd’hui les inspecteurs nous rudoient quand on fait de la grammaire, quand on fait réciter « bêtement » des tables de multiplications… Ils préfèrent ces vrais pédagogues (sic) qui par exemple en anglais donne tous les points à celui qui dit « I ten », pour dire qu’il a douze ans (et oui, ten est tout de même un chiffre !). L’orthographe est devenue la science des ânes. Hi han, j’assume l’onomatopée. Alors Monsieur Chatel, pensez-vous à votre tour, fermer les yeux face à ces actes criminels qui tuent à petit feu notre école ? Ou vous sentez-vous l’âme d’un preux chevalier prêt à accomplir ce que d’aucuns n’est parvenu à relever ? Ca tape un peu sur votre crâne ? Je vous comprends. Mais ce n’est qu’un début.

Oui, Monsieur Chatel, notre école est à l’agonie quand on songe à ce que Monsieur Darcos a fait de notre formation. L’IUFM était une hydre bête, stérile et méchante qu’il fallait éduquer pour la transformer et la rendre efficace. Eléphant dans un magasin de porcelaine, Xavier Darcos a exterminé la bête, sans ménagement. Et il n’en est pas peu fier ! Quel meilleur moyen auraient pu trouver les fossoyeurs de l’Education Nationale pour embaumer la momie ? Tout miser su l’échec de l’Ecole publique, et offrir un pont d’or au privé. Euthanasie réussie.  Aujourd’hui, les professeurs leur master en poche, arrivent encore plus désœuvrés face à des élèves sans culture, ni repère, ni éducation. Déjà gratifiés d’une réputation sulfureuse, ils sont aujourd’hui « naturellement » incompétents. Fossoyeurs tous au garde à vous ! La morgue est prête à nous accueillir et nous avaler tous. Monsieur Chatel, avez-vous été engagé pour finir le travail ?

J’aurais pu vous rappeler le désastre que fut la transversalité imposée à tous avec l’élève, que dis-je, l’enfant au centre de la pédagogie, de la désacralisation de notre profession, pourtant dénoncée par le candidat Sarkozy en 2007, ou encore de la psychologisation outrancière qui prostitue la pédagogie de chaque jour… Mais j’ai peine à vous voir. Cette gueule de bois est bien difficile à faire passer. Je vous comprends. Mais hâtez-vous ! Il vous faut vite vous atteler à la tâche. Le pronostic vital est en jeu. Il n’y a plus de temps à perdre. Consultez, écoutez, anticipez. Nous ne vous demandons même pas d’être brillant. Nous attendons que vous soyez juste. Vous verrez à l’usage. C’est plus facile à dire qu’à faire. Et comptez sur nous pour déshabiller la momie et dire ce que l’on en pense. On est comme ça , nous les profs. On dit les choses. Et vous ?

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commentaires

L
C'est la première fois que je commente sur ce blog que je suis régulièrement depuis quelque temps.<br /> Je suis étonné que tu opposes les valeurs que nous portons et une conception keynésienne que tu attribues au PS. A mon humble avis, peu de monde a lu J.M. Keynes au PS et la conception portée au PS est surtout productiviste comme à l'UMP. L'un comme l'autre ne remettent pas en cause le régime productiviste, la culture de la sainte croissance qui nous mènent droit dans le mur quelle que soit la voie suivie, socialiste (communiste) ou capitaliste.<br /> <br /> Au contraire, au MoDem, nous avons encore beaucoup à apprendre de J.M. Keynes qu'il ne faut pas circonscrire aux politiques menées dans les Trente Glorieuses. <br /> Sa Théorie Générale s'inscrit en effet dans la remise en cause de la théorie néo-classique dominante à son époque et dont les héritiers ultra-libéraux ont promu le modèle qui nous accable depuis les années 70 (Friedman pour la théorie, Reagan et Tatcher pour la politique... jusqu'à nos dirigeants actuels)<br /> D'autre part il n'avait aucune affinité pour le modèle soviétique...<br /> Lis ou relis ses écrits ou interventions radiophoniques repris dans ce formidable livre qu'est "La pauvreté dans l'abondance" aux éditions Gallimard (traduits par des maîtres de conférences de Lille1) et tu verras qu'aujourd'hui encore il a beaucoup de choses à nous dire et nous avons beaucoup à apprendre de lui.<br /> La "conception keynésienne" doit être revendiquée par le Modem. <br /> Ce que Keynes développe sur le taux d'intérêt réel ("l'euthanasie des rentiers" ça te dis quelque chose),sur la morbidité de l'amour de l'argent, sur la religion de l'épargne, sur l'investissement, sur les politiques économiques, (sur la notion de dette publique voir cet article de vrais keynésiens d'aujourd'hui : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/07/TINEL/16109), sur sa vision de l'avenir, place toujours l'homme au centre.<br /> Démocratiquement<br /> Lorenzo
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Présentation

  • : Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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