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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 09:57

Une semaine après avoir mis en émoi la France entière et même les Français de l'étranger, “Charlie Hebdo” était attendu au tournant. L'an passé, une semaine après avoir vu leur local soufflé par un incendie, les rédacteurs n'avaient pas hésité à mettre en “une” un baiser goulu entre un des dessinateurs et un musulman, en titrant "L'amour plus fort que la haine". 

 

 

Cette fois-ci, Charlie Hebdo a fait encore plus fort. Mais n’en déplaise à ses détracteurs, il l’a fait dans la finesse de la dérision. Certainement inspirés par les commentaires assez embarrassés de l'ensemble de la classe politique et des soi-disant experts en tous genres qui prêchent davantage pour leur paroisse qu’ils ne cherchent à éclairer nos Lumières, les caricaturistes ont cette fois-ci décidé de sortir deux éditions.

 

 

La première édition dispose d'une une d'un blanc immaculé, seulement bardée de la mention "Journal responsable", avec un contenu vierge de tout dessin, à l'exception de la griffe des dessinateurs de la rédaction et d’un édito. La seconde, plus traditionnelle, est baptisée "Journal irresponsable" et renoue avec la caricature en grimant un homme préhistorique inventant l'humour avec une torche dans une main, et de l'huile dans l'autre. Puisque la sentence est tombée : faire de l’humour sur certains sujets est devenu impossible car la matière est décrétée inflammable. Sans discussion possible.

 

L'intégrisme, un paravent devant les musulmans de France

 

Quelle meilleure réponse “Charlie Hebdo” pouvait-il apporter à la polémique, la fausse polémique qui a embrasé la France entière la semaine dernière ? Si en 2006 et 2011, il avait fallu à nouveau brocarder l'intégrisme la semaine suivant le numéro choc, ce ne fut pas nécessaire en 2012. Et pour cause.

 

Les musulmans de France, malgré les cris grossièrement éhontés des instances représentatives de l'islam, ont malgré tout suivi leur appel au calme. Prenant même sur eux l'interdiction de manifester leur désapprobation dans la rue, à l'exception notable de quelques dizaines de manifestants à Paris et place Richebé à Lille qui furent vite éconduits par des policiers pédagogues et seulement soucieux de faire respecter l'interdiction, ce qui n'occasionna que la vérification de l'identité des contrevenants.

 

Preuve s'il en fallait que l'immense majorité des musulmans de France est parfaitement en phase avec notre liberté d'expression, contrairement à ce que laisserait croire l'interprétation absurde d'une poignée d'intégristes, comme toutes les religions en comptent. 

 

La (très) grande famille des indignés

 

Non, l'indignation ne venait pas d'où l'on voulait bien le croire. Peu nombreux étaient ceux qui ont tenu à défendre Charlie il y a sept jours. Accusé de vouloir mettre “de l’huile sur le feu”, d’attiser un conflit initié par treize minutes d’un montage absurde et d’un amateurisme confondant pompeusement baptisé "L’innoncence des Musulmans" ou bien encore l’argument du pauvre d’esprit quand il n’a plus rien à dire de vouloir faire du fric.

 

Charb tenant le numéro de

Charb tenant le numéro de "Charlie Hebdo" qui a mis le feu aux poudres, le 19/09/12 (F. DUFOUR/AFP).

 

Etonnant cette fascinante obstination chez certains à accabler les autres de leurs propres obsessions. Comme si un journal n’avait pas vocation à vendre du papier. Entre vacuité de l’argumentation malsaine et charité envers les intégristes bien ordonnée.

 

Des deux numéros proposés par Charlie, celui baptisé "Journal responsable" est de loin celui qui marquera les esprits. Car il fallait oser proposer un journal complètement vide. L’édito, seule production ou presque proposée par le numéro le dit :

 

"Afin de satisfaire Laurent Fabius, Brice Hortefeux et Tariq Ramadan, Charlie Hebdo ne mettra plus d''huile sur le feu', ne 'soufflera plus sur les braises' et ne sera plus jamais 'irresponsable'."

 

À elle seule, cette phrase est un vrai trésor. Ne serait-ce que parce qu’elle met dans le même camp les politiques qui se sont montrés réservés voire hostiles au numéro de la semaine précédente et Tariq Ramadan autour de leur "argumentaire". Dans ce fameux camp où l’on retrouve aussi Copé ou Besancenot, cités plus loin, et où l’on glosait sur le fait que Charlie était même contraint de compter parmi ses soutiens une certaine Marine Le Pen.

 

Comme si cela suffisait à décrédibiliser ceux qui se voulaient garant de la laïcité face aux intégristes et fervent défenseur de la liberté d’expression, un des piliers de notre République. Car il n’est pas bien sûr qu’être accompagné de Tariq Ramadan soit l’assurance d’un garant moral, lui qui a fait du double discours un art à la fois subtil et pernicieux.

 

Symbolique du "Journal responsable"

 

Mais dans ce numéro vierge (tout un symbole), le tour de force de Charlie est de montrer à tous ceux qui étaient critiques et qui avaient accusé l’hebdomadaire de plus viles intentions, que s’il venait à rompre avec ce qui a fait sa tradition, son essence, sa raison de vivre, à savoir la caricature des religions, non seulement il faisait la part belle aux intégristes, ne faisant plus contrepoids, mais il n’avait plus de raison d’être. Ses colonnes seraient vidées de leur substance. Un Charlie qui oublie la subversion de la caricature, n’est plus qu’un seize pages de… rien du tout.

 

Et l’édito de se terminer sur cette sombre perspective pour ce journal qui, non content de voir ses lecteurs fondre comme neige au soleil, s’est vu vilipendé, mis au pilori, brûlé vif sur la place publique pour avoir osé faire son travail :

 

"Un intellectuel tunisien avait déclaré 'vous ne devez pas renoncer à la libre critique. Si vous cédez, ce sera fini.' Ne vous inquiétez pas, ce sera bientôt fini".

 

Quel sens accorder à cette sortie : la fin de l’ère critique, synonyme d’une époque qui, en refusant le recul critique, finit par mettre sur le même plan l’infâme et le respectable ? La fin de l’opposition à l’intégrisme, qui risque de voir la voie se dégager à présent ? Ou encore la fin de Charlie qui se meurt à petit feu ?

 

Pour se prévenir d’un tel risque, Charlie Hebdo aura donc proposé deux numéros pour le prix… de deux ! De quoi renflouer les caisses, railleront les cyniques. Pour une fois, Charlie aura pris les devants, de manière claire et assumée. Car, quitte à être accusé, autant être coupable de quelque chose.

 

Longue vie à toi Charlie.

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Présentation

  • : Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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