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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 21:00

école1C’est une histoire un peu folle. De celle que l’on a peine à croire. De celle que l’on vit mal. Très mal. Celle d’un étudiant d’une vingtaine d’années. Il passe sa maîtrise de lettres modernes pour parfaire son cursus. Il enfile les années comme on enfile les perles ou comme on associe les pièces d’un puzzle : parce que c’est comme cela que le monde fonctionne. Pour payer ses études, il travaille comme cadre en entreprise. Il gagne bien sa vie pour un étudiant. Très bien même. Mais il travaille comme un forcené. 42 heures par semaine. Le reste du temps est consacré aux études. Il sèche souvent mais il compense. Ou tente de le faire. Puis c’est l’heure des choix. Quel avenir se choisir ? Contrairement à d’autres, il a déjà un parcours professionnel. La raison le guide alors. Et quand la raison s’associe à la sagesse populaire on se dit qu’elle est bonne conseillère. Sécurité de l’emploi, vacances, 18h de cours par semaine. Il n’en fallait pas davantage pour embrasser la carrière d’enseignant. Trois ans plus tard (oui car avec 42 heures par semaine en tant que cadre, préparer un concours ne se fait pas si aisément), il a le concours en poche. Le fameux CAPES. Le fameux concours de catégorie A. Le Graal.

La grande aventure commence. Le voilà enfin professeur de lettres. Classe en ville. Ca impressionne toujours vu de l’extérieur. Pendant des mois, il se réveille en souriant à l’idée qu’il est professeur, que cela fait partie de lui.

Au début, il faut accepter quelques concessions. C’est bien normal quand on débute dans une profession. On le délocalise pour faire son stage dans le Nord (il venait de région parisienne… autre étrangeté du système : plus on a besoin d’enseignants plus les postes de stagiaires se font rares…). Déraciné de sa famille, de son foyer, de ses amis. Il est jeune. Il s’y fera. Et tout le monde pense. Tout le monde le dit. C’est donc bien normal.

école2 - TERPuis vint le premier poste. Il a fait son stage dans un lycée. On lui a promis juré que les ZEP, à la si funeste réputation, n’étaient réservées qu’aux volontaires. On lui a aussi dit que la région manquait de professeur et que cela favorisait le mouvement. Résultat : il se retrouve à 107 kilomètres de Lille, à 1h40 de TER (soit 3h20 par jour), dans un collège et ce pendant… 6 ans. Six années durant lesquelles on lui répète inlassablement que cela le formera bien mieux qu’ailleurs. Six années durant lesquelles il a dû porter plainte contre des élèves trois fois à la police. Six années durant lesquelles on le rassurait en disant qu’il allait « cumuler » plein de points et que « cette année sera la bonne ». Six années durant lesquelles chaque mouvement accouchait du même sinistre refrain : pas de mutations.

Au bout de six ans : une sorte de libération. La mutation. A moins d’une vingtaine de kilomètres. Le Collège en question n’est plus en ZEP. il y a bien longtemps que ses espoirs de lycées se sont évanouis.  Les rêves sont évanescents dans l’Education Nationale. 15 mois plus tard, la douche est froide : son poste est supprimé. Il devient bénéficiaire d’une carte scolaire.

Son destin est remis au sort de la machine infernale : celle des mutations. A grands coups de cercles concentriques sur une carte, le premier poste disponible lui sera attribué.

Ecole4 - concoursLa mutation forcée est alors connue. Le messie. Enfin une once de lumière dans ce tunnel si sombre. Il se rapproche de chez lui. Et son nouvel Eldorado est classé dans le groupe 3, celui qui classe les établissements sans problèmes. Un groupe salvateur. Il causera sa perte. Mais pour l’instant, il savoure son bonheur qu’il croit durable.

Une veine diront certains. D’autant que sa situation semble pérenne : une remplaçante prend six heures en lettres et une de ses collègues part l’année suivante en retraite. De quoi être serein.

Il ne faut jamais se fier aux impressions d’autrui.

Aujourd’hui, à peine 5 mois après la rentrée, son poste est déjà menacé. Pour deux élèves de moins d’une année sur l’autre, on supprime une classe entière, laissant certaines à 30 élèves, dans certaines salles qui font à peine 28 mètres carrés. Le fameux groupe 3 place un couteau dans son dos : 29,99 élèves par classe quand on atteint 29,66. On ne plaisante pas avec quelques dixièmes et quelques centièmes d’élèves. Son sort est scellé : il sera sur deux établissements l’an prochain.

collège2Point de précaution pour lui annoncer. Point d’entretien pour tenter de lui présenter personnellement la chose. Point d’humanité en ce monde mécaniquement réglé par le Rectorat, cyniquement appliquée par la Direction de son collège. Il arrive le lendemain d’un Conseil d’administration à une réunion syndicale facultative pensant soutenir les collègues qui vont avoir besoin de soutien pour préserver leur poste. Candeur. Il découvre des tableaux de perspectives avec ses signes cabalistiques. Dans sa matière : « 5 HP (CDS) ». Le profane n’y voit que du feu. L’œil habitué n’y voit que les flammes de l’enfer : l’année prochaine, sa collègue qui faisait 6 heures n’existe plus dans cette prévision, et son poste est amputé de 5 heures qu’il devra effectuer en ZEP. Dans une autre ville. Retour à la case départ. Un emploi du temps étriqué est à prévoir : on ne risque pas de placer 4 heures de suite de français le même jour. Plutôt une heure par jour. Devoir se déplacer pour une seule heure dans la journée, puis attendre d’être à nouveau « planifié » dans l’autre établissement toute l’après-midi. Voilà la réalité du métier.

Il prend la nouvelle en pleine figure. Personne ne l’avait prévenu. Personne ne l’avait averti. Personne n’avait pris les précautions nécessaires à la nouvelle. On ne fait pas dans l’humain ici. Et le principal qui improvise une réunion après les cours pour clarifier la situation le répète : en sa qualité d’ « expert » il est là pour faire appliquer les chiffres. Pas pour contester. Il faut bien le comprendre. Pourquoi être le grain de sable dans une mécanique qui vient de lui promettre 6000 euros sur 3 ans pour respecter les objectifs, et quand son propre supérieur hiérarchique en touchera jusqu’à 22000 pour le même dessein. L’enseignant lui pourra compter les postes supprimés pour s’endormir. Et de se réjouir de ne pas être de ceux-là. Le veinard.

billetsEt le pire dans tout cela, c’est qu’au mois de février 2012, sa collègue va effectivement partir en retraite. Et l’on fera appel à alors à un vacataire, qui n’a peut-être même pas le CAPES, sans doute pas de Master, et qui viendra faire des heures dans son collège alors que lui continuera à assurer l’alternance entre deux établissements. Entre deux villes. Iniques ? Vous pensez ?

Aujourd’hui il  est amer. Après presque dix ans dans l’éducation nationale, il a encore un emploi précaire. Il ne sait pas de quoi sera fait l’année prochaine. Impossible dans ces conditions de s’intégrer à une équipe, d’établir de projets, un plan de carrière. L’incertain est son quotidien. L’éphémère est sa  vocation. L’indifférence quant à sa situation son sacerdoce. Il a passé un des concours les plus difficiles et les plus courus de la fonction publique et sa situation ressemble à celle d’un demandeur d’emploi. Son pôle emploi s’appelle le Rectorat. Premier employeur de la région. Cherchez l’erreur.

Le voilà enfin professeur de lettres. Classe en ville. Ca impressionne toujours vu de l’extérieur. Pendant des mois, il se réveille en souriant à l’idée qu’il est professeur, que cela fait partie de lui. Naïveté confondante avec le recul. Aujourd’hui il se réveille en tentant de l’enlever de son « moi ». L’Ecole n’est plus pour lui. Mais à 34 ans, il était temps de s’en rendre compte.

Yves Delahaie.

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commentaires

M

Bravo! C'est très bien écrit et ça traduit exactement la situation des "jeunes" (et moins jeunes) enseignants actuellement.
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Y


Merci Marie-Hélène... Aujourd'hui une rentrée plus tard la situation est cocasse : non seulement mon poste est préservé mais j'ai 4 heures sup par semaine... C'est beau le court terme sans vision
de notre avenir, l'avenir de notre société !



Présentation

  • : Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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