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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 09:48

Un professeur dans un collège près de Rennes le 23 septembre 2011 (D. MEYER/AFP)

 Un professeur dans un collège près de Rennes le 23 septembre 2011 (D. MEYER/AFP)

 

Deux affaires de violence envers des enseignants viennent d’éclabousser l’actualité. Et dans les deux cas, les parents jouent un rôle central.

 

Dans l’affaire de Poitiers, c’est la mère d’un élève qui est venue contester une observation et qui, furieuse, en est venue aux mains en pleine classe.

 

Dans celle de Bordeaux, c’est l’élève qui a frappé l’enseignant (et une assistante d’éducation par la même occasion) parce qu’il reprochait à l’équipe éducative d’avoir prévenu ses parents à la suite d'une altercation survenue en classe, et durant lequel il contestait le contenu d’un cours sur la politique marocaine, s’estimant plus légitime que le professeur.

 

La légitimité du prof remise en cause

 

Deux cas qui sont loin d’être isolés : la violence n’a jamais été aussi présente dans les établissements, et aujourd’hui, davantage qu’avant, les enseignants deviennent parfois les victimes de cette violence. Mais au-delà de ce phénomène de délinquance, il paraît important de se pencher sur les relations qu’entretiennent enseignants et professeurs à l’heure où ils semblent de plus en plus souvent devoir régler leurs différends jusqu’à la barre d’un tribunal.

 

L’autonome de solidarité laïque, qui protège les enseignants contre les risques inhérents à leur activité professionnelle, et notamment s’ils doivent se défendre devant la justice, en est un exemple flagrant. En 2001, la cotisation était de 15 euros à l’année. Aujourd’hui elle est de 39 euros… C’est dire si les affaires se sont multipliées en très peu de temps.  

 

Aujourd’hui, parents et enseignants paraissent opposés comme jamais. Et jamais, les premiers n’auront autant pris de place dans l’activité professionnelle des seconds.

 

L’affaire de Bordeaux évoque la contestation d’un cours par l’élève. Et seulement lui. Pour autant, le plus souvent, ce sont les parents qui contestent le cours. Certains viennent en réunion parents - professeurs, le programme à la main, pour demander des explications ou même rappeler au professeur ce qu’est son travail. Alors qu’ils n’ont eux-même jamais eu la moindre formation en la matière.

 

Un comble qui peut être très mal vécu par l’enseignant, qui débute, et qui peut être légitimement peu sûr de lui à ce stade de la carrière. Même les plus chevronnés peuvent mal vivre ces épisodes qui se déroulent souvent devant l’élève, qui, voyant son professeur humilié et en position de faiblesse, en profite par la suite pour reproduire, même indirectement, la jouissance du sentiment de supériorité qu’il a alors ressenti.

 

Le programme scolaire contesté

 

Le rapport Obin de 2004 rappelait au ministre de l’Éducation que les contestations pouvaient aussi porter sur des contenus parfaitement réglementaires mais qui entraient en contradiction avec les convictions des parents : ainsi, certains élèves refusent de dessiner des perpendiculaires car elles sont en forme de croix, d’étudier les églises romanes car elles ont un caractère religieux, d’autres dispensent leurs enfants d’aller à la piscine car la piscine est mixte ou fréquentée par des personnes "impures".

 

D’autres, enfin, contestent la théorie de l’évolution de Darwin, revendiquant, comme cela se fait aux États-Unis, que la théorie créationniste (qui fait de la genèse et d’Adam et Eve une origine incontestable) soit mis en concurrence dans les manuels scolaires comme une vision de l’humanité parmi d’autres…

 

Mais le cas le plus fréquent des frictions entre les enseignants et les parents concerne tout ce qui relève de la sanction. Il est loin le temps où l’enfant, penaud, rentrait à la maison en présentant sa punition, qui était doublée par la "leçon" que lui donnait son père ou sa mère.

 

Si cette solidarité entre adultes peut être préservée dans la grande majorité des cas, elle demeure incertaine dans d’autres, ce qui prend alors rapidement des proportions démesurées.

 

Des parents de plus en plus procéduriers

 

J'ai fréquenté quatre établissements au cours de mes onze années d'enseignement. J'ai rencontré un bon millier de parents d’élèves et moitié moins de collègues, avec notamment les formations. Les expériences relatant les incidents pourraient remplir des pages et des pages et suffisent à polluer les repas du midi à la cantine, moment privilégié pour expurger les contrariétés et autres humiliations subies.

 

L’an passé, un parent, s’exprimant dans un langage SMS, écrivait en substance sur un carnet de liaison à l’encontre d’un enseignant : "si vous faisiez votre travail, vous auriez vu que ma fille prêtait de la colle et qu’elle ne parlait pas. Arrêtez de gueuler dessus."

 

Un autre refusait que son enfant aille en heure de colle, prétextant un rendez-vous médical, et lorsque l’enseignant demandait alors un justificatif pour décaler la colle, il a pu lire le mot suivant : "la loi ne nous oblige pas à fournir de certificat. De toutes façon, ma fille ne fera pas sa colle. Et si vous n’êtes pas content, nous porterons plainte pour harcèlement".  

 

Le principal problème, c’est que les parents sont devenus procéduriers et menacent de porter des affaires en justice. Et l’administration craignant tout remous, elle préfère faire le dos rond au lieu de soutenir les équipes pédagogiques. Quand elle ne les somme pas de ne surtout rien dire, au nom d’un devoir de réserve bien pratique, et qui fait des écoles des sanctuaires pour y taire la vérité elle-même.

 

Les profs s'autocensurent

 

L’enseignant n’a plus aucune liberté et chacun de ses actes est soupesé à l’aune de la jurisprudence ou des peurs fantasmées. On demande ainsi de ne plus pratiquer l’humour en cours de peur qu’il soit mal interprété. L’humour peut pourtant désamorcer certains problèmes…

 

Il est interdit d’écrire que certains comportements sont "paresseux" ou qu'un élève "fait preuve de paresse" même quand cela est justifié. Les appréciations dans les carnets doivent être calibrées et comporter forcément des aspects positifs. Certains principaux refusent la note de zéro et modifient même les notes sur les fichiers devenus électroniques de peur que les parents ne contestent la note.

 

D’ailleurs, une légende prétend que le zéro est interdit quand il s’agit en réalité d’une appréciation pour le moins grotesque d’une notice de l’inspection qui, depuis, a été réexpliquée par les inspecteurs eux-mêmes.

 

Dans les établissements, les fédérations de parents d’élèves deviennent de véritables opposants aux syndicats de professeurs, certains conseils d’administrations s’étant transformés en de véritables guerres de tranchées.

 

Ainsi, certaines d’entre elles, ont estimé qu’il n’était pas normal que lors des voyages scolaires le coût de l’accompagnateur soit pris en charge par les familles. Aujourd’hui, les établissements sont donc contraints de puiser dans les fonds de réserves pour organiser des sorties, certains ayant finalement renoncé à tout déplacement faute de moyens. Y compris lorsque les organismes annoncent que pour dix élèves, le voyage de l’accompagnateur est gratuit, car, dit-on dans ces associations, ce prix a donc été ajusté et finalement il en a couté indirectement aux familles…

 

Un rapport de force qui s'est inversé

 

Les parents d’élèves ont pris une place prépondérante dans tous les domaines : ils peuvent refuser le redoublement, imposer une orientation, contester une sanction. Si bien que ceux qui ont l’expertise ne sont tout simplement plus les derniers maillons de la chaîne de décision. Et l’on se demande encore pourquoi notre école est malade…

 

De la même manière, c’est sous la pression des parents d’élèves qu’a été instaurée en 2005 la note de vie scolaire, qui consiste en une note sur 20, qui ne sanctionne pas, puisque son but est seulement de valoriser l’assiduité (alors que la loi rend obligatoire l’école) et le comportement. Une note qui vaut autant dans la moyenne qu’une moyenne de notes de français ou de mathématiques !

 

Dans certaines classes, cette note de vie scolaire avoisine les 20 pour l’ensemble des élèves, pour qui il suffit d’être présent. Et les absents pourront toujours faire noter sur le carnet "raisons personnelles" que l’on classe comme "absence justifiée" dans les bilans.

 

Sans doute fallait-il replacer les parents dans l’école, pour ne pas laisser les enseignants les seuls décisionnaires. Combien d’erreurs d’orientation ont été validées par les seules équipes pédagogiques, il y a quelques décennies, par la lubie de certains ?

 

Pour autant fallait-il en arriver là ? Peut-on à ce point laisser les parents faire la pluie et le beau temps, alors qu’ils n’ont pas l’expertise pédagogique ? Les parents ne devraient-ils pas être responsables de l’enfant et les enseignants de l’élève ? Pourquoi avoir voulu créer l’amalgame entre les deux ?

 

Autant d’interrogations qui, tant qu’elles ne seront pas résolues, poseront des problèmes qui ne participent nullement à la réussite scolaire. Bien au contraire.

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Published by Yves Delahaie - dans De l'éducation
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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