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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 20:11

L’affaire n’est véritablement pas passée inaperçue et viendra remplir la longue liste des événements notoires qui se sont déroulés dans les établissements scolaires, qui prend des allures d’inventaire à la Prévert depuis la rentrée de septembre.

Ce lundi, un professeur de Charente a été suspendu provisoirement après la plainte de plusieurs parents, suite à un écrit qu’il a proposé à ses élèves de troisième, dont voici l’exact intitulé :

"Vous venez d'avoir 18 ans. Vous avez décidé d'en finir avec la vie. Votre décision semble irrévocable. Vous décidez dans un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant votre autoportrait, vous décrivez tout le dégoût que vous avez de vous-même. Votre texte retracera quelques événements de votre vie à l'origine de ce sentiment."

Bien évidemment, les parents d’élèves ont été interloqués et choqués – on le serait pour moins – par le sujet qui avait été proposé à leur enfant. Raison pour laquelle ils ont décidé d’écrire à l’Inspection académique.

Toutefois, le courrier se défend d’être une énième plainte ou autre procédure visant à s’ingérer dans les affaires pédagogiques. Bien au contraire :

"De par notre éducation, nous n'avons pas l'habitude de remettre en question ce qui se passe à l'école, mais il y a des limites (...) Quel va être le prochain sujet ? ’Que ressentez-vous lorsque vous vous piquez ?’ On aimerait comprendre"

 

Le problème de l'autobiographie

 

Il est en effet nécessaire de faire preuve de pédagogie. Car tirer hâtivement à boulets rouges sur l’enseignant serait une chose un peu facile.

Ce qu’il y a de choquant dans le sujet n’est pas véritablement que des élèves de troisième s’interrogent sur la notion de suicide. À 15 ans, les élèves sont parfaitement aptes à commencer une réflexion sur des sujets lourds. Et c'est d’autant plus enrichissants pour eux qu’ils sont à un âge où ce type de pensée mortifère peut les hanter sans qu’ils n’en disent rien.


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D’ailleurs depuis de nombreuses années, les établissements scolaires organisent des actions de prévention autour du suicide, tant envers les adolescents qui pourraient y avoir songé, qu’à l’attention des professeurs afin de les sensibiliser aux moindres indices de détresse.

Le problème est d’avoir introduit ce sujet dans le cadre de l’autobiographie. Ce genre littéraire fait partie du programme de troisième, et ce depuis de nombreuses années. Et il n’invite pas forcément d’ailleurs à évoquer des moments joyeux quand on sait que le programme tourne aussi autour des notions de mémoire ou de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Pour autant, le sujet pose tout de même un contexte particulièrement brutal puisqu’il demande à l’élève de se placer comme étant celui qui voulait se suicider. Une sorte de jeu de rôle aux accents morbides et qui pourrait s’avérer dangereux. Surtout que l’enseignant ne sait absolument pas ce qui se trame sous le crâne de ses élèves. Ils ne sont pas seulement des gens qui lèvent le doigt, répondent aux questions, en posent aussi et rendent des copies. En quittant les murs de l’établissement, même dès la cour de récréation, ils redeviennent des adolescents, des adultes en devenir, des êtres en construction, fragiles et à la recherche d'eux-mêmes.

 

Pourquoi les faire parler d'eux à tout prix ?

 

Alors complètement inconscient le professeur ? Cas isolé d’un enseignant qui a poussé un peu trop loin la limite du supportable ? Erreur de jugement alors qu’il croyait avoir enfin un sujet qui allait réveiller la plume dilettante de ses élèves ?

C’est là que la réaction du syndicaliste du SNES-FSU prend tout son sens :

"Le sujet était un autoportrait fictif. Quand les élèves ont demandé des précisions, le professeur les a effectivement aiguillés sur le fait de s'imaginer en fin de vie, pour mieux se décrire dans leur autoportrait."

Écrire en parlant de soi. Que de soi. De ses émotions. Il est sans doute là, le hic. Car il est une manie indémodable depuis trente ans dans l’Éducation nationale, et tout particulièrement dans l’enseignement des Lettres, c’est de vouloir à tout prix que l’élève parle de lui. On lui demande ainsi se livrer à l’écrit et même parfois à l’oral devant tous les autres, partant du principe qu’il est plus simple de parler de soi que de parler de choses que l’on ne connait pas.

"Il faut libérer la parole", un gimmick maintes fois entendu dans les formations, où l’on explique que si le professeur a parlé pendant plus de dix minutes dans l’heure, il a muselé la parole de sa classe et, en somme, a raté son cours.

Il faut en toute promiscuité que les élèves évoquent leurs sentiments, leurs sensations. Cela peut partir d’un texte littéraire dans lequel il faut faire fi du sens, du contexte et davantage encore de la forme pour ne s’intéresser qu’à cette lancinante et fatidique question : "qu’en as tu pensé ? Qu’as tu ressenti ?"

 

Pédagogie inadaptée

 

Le cas pratique du caractère grotesque de cette pédagogie, qui est presque imposée aux enseignants de Lettres dans leur formation initiale, a été primé à Cannes en 2008. "Entre les murs" montre parfaitement cette démagogie, et le plus incroyable, c’est que Bégaudeau, acteur/professeur/écrivain de la scène qui se passe sous nos yeux, ne semble même pas s’en rendre compte. 

De l’exercice d’autobiographie qu’il demande de livrer devant tous les élèves, jusqu’à l’ahurissante scène d’argumentation, où la parole libérée part de l’imparfait du subjonctif pour arriver à la Coupe d’Afrique des nations, évocation qui s’accompagne de l'étendard des communautarisme, et qui se termine dans un brouhaha inacceptable – insultes et haine raciale comprises –. Qu’ont donc appris ces élèves durant cette heure-là ? Quelle valeur ajoutée fut celle de ce cours de français ? Qu’a obtenu l’enseignant si ce n’est réveiller les laves de haine qui ne demandent qu’à jaillir de ces volcans d’inculture ?

Il faut cesser avec l’idéologie de croire que le professeur est un spéléologue qui doit faire jaillir le métal précieux qui se cache dans l’élève, comme s’il détenait de manière innée le savoir. L’enseignant est là, avant tout, pour lui transmettre le savoir et lui donner les outils pour s’exprimer. Son rôle n’est pas d’expurger son âme.

Alors l’enseignant de Charente a clairement dérapé. C’est incontestable. Mais il ne faudrait pas dédouaner pour autant l’Éducation nationale et les idéologies mortifères des pédagogistes qui ont largement contribué à son hors-piste.

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Published by Yves Delahaie - dans De l'éducation
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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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