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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 17:19

Cette rentrée 2012 n’est décidément pas comme les autres. Et le rallongement des vacances de la Toussaint n’a rien à voir à l’affaire, si ce n’est qu’il soulagera sans doute les enseignants… avant de devoir récupérer ces deux journées qui ne leur seront pas données à titre gracieux comme la sagesse populaire semble l’avoir cru.

Les faits divers regorgent en effet depuis septembre du spectacle ordinaire de la violence faite aux enseignants, depuis l’affaire de Bordeaux, qui vit un élève frapper un enseignant, qui succéda à celle de Poitiers, dans laquelle c’est un des parents qui était passé à l’acte. La semaine dernière, c’est une collègue de Béthune qui a mis fin à ses jours.


Une médecine du travail inexistante


Souvent, l’on évoque une société de plus en plus violente, une éducation qui n’est plus assurée de mains de maître par les parents, et une autorité en berne dans les établissements scolaires. Il serait bien évidemment ridicule de nier ses facteurs incontestables.

Mais circonscrire le mal enseignant à ces paramètres, c’est omettre l’essentiel. C’est faire fi du statut du professeur qui est avant tout un travailleur, qui exerce une activité contre une rémunération. Et qui à ce titre a des droits.

Mais c’est là que le bât blesse. Car, au sein de l’Éducation nationale, comme nulle part ailleurs, les droits du travail, on ne connaît pas. Une contributrice du Plus, enseignante dans l'académie d'Aix-Marseille, expliquait le week-end dernier que les enseignants n’avaient aucun soutien ni suivi psychologique bien qu’étant en contact avec des adolescents tout au long de l’année.


 école

En réalité, l’enseignant salarié de la fonction publique n’a tout simplement pas de médecine du travail. Dans toute sa carrière, il ne verra le médecin qu’une seule fois, dans les trois premiers mois de son activité. C’est en effet la condition sine qua non pour débloquer la procédure du paiement des indemnités auprès du Rectorat.

Un certificat d’aptitude du travail est alors délivré par un médecin de ville, agrée pour l’occasion pour faire une visite, sans que le patient n’ait à débourser le moindre centime. Une consultation qui dura pour ma part la bagatelle de 1 minute et 52 secondes, montre en main, le temps de me prendre la tension, de me demander si tout allait bien, et de signer son attestation.

Et n’allez pas vous mettre en tête de lui confier que vous souffrez d’un souffle au cœur, comme a pu le faire un des mes collègues ! Un air agacé accompagnera cette réponse aussi sèche que lapidaire, dans un souffle d’ennui : "Oui, mais ça ne vous empêchera pas de travailler". Et puis plus rien. Quatre décennies, sans rencontrer le moindre médecin, quand le code du travail impose une visite annuelle.


Des conditions de travail aléatoires


Au-delà du suivi médical, ce sont toutes les conditions de travail de l’enseignant qui ne sont souscrites à aucune réglementation.

Ainsi, il y a quinze jours, une première vague de froid s’est abattue dans le Nord de la France. Dans ma classe, durant 5 jours, il a fait entre 12 et 15 degrés dans la salle, de 8h à 17h. Les enseignants n’osaient même plus demander aux élèves d’enlever leurs manteaux et autres écharpes. Nous avons été plusieurs, au bout de quelques jours, à défiler dans le bureau du principal pour demander la raison pour laquelle il n’y avait pas de chauffage.

chauffage-au-bois-securitaire2

Un mauvais réglage ? Un défaut d’approvisionnement ? Une panne ? Rien de tout cela : "Les finances actuelles de l’établissement étant limitées, nous ne souhaitons pas mettre de chauffage pour économiser. Sans quoi, vous ne pourrez plus faire de photocopies. Et puis vous savez, le gaz a augmenté… ".

Spectacle inouï se déroulant en octobre 2012, dans un pays que l’on nomme la France ! Et entre les photocopies et le chauffage, la direction de l’établissement de choisir les photocopies !

Quand nous avons subtilement estimé "étrange" que les locaux de la direction soient surchauffés, même si nous reconnaissions, courtoisement, qu'ils sont plus petits, il nous a été répondu que le bâtiment devait être chauffé car au-dessus se situent des locaux privatifs… occupés par la direction elle-même ! Et notre interlocuteur de répondre : "Vous chauffez bien chez vous en ce moment, non ?"

 

Pas un salarié comme les autres

 

Inutile aussi de vous rendre auprès de votre collègue représentant syndical, qui a une décharge aux 2/3 de ses cours pour "défendre vos droits" : "On ne peut rien faire", risque t-il de répondre.

Il faudra un jour que les syndicats d’enseignants se posent de véritables questions sur leur rôle et leur utilité avant qu’il ne soit trop tard, mais sans doute est-ce là une tout autre question.

Toujours est-il qu’après avoir subrepticement fait comprendre que si on ne faisait rien, l’on serait contraint de passer "par l’extérieur", à savoir l’inspection du travail, la direction ne céda toujours pas. Ce ne fut que lorsque le mot "parents" fut prononcé dans un diatribe enflammée, que soudain, le "Sphinx" sembla perturbé de voir l’énigme résolue…

Trois heures plus tard, les chauffages tournaient à plein régime avec cette annonce : "Compte tenu des prévisions météorologiques pessimistes prévues demain, il a été décidé de mettre en marche le chauffage"…

Lecteurs, vous devez bien comprendre qu’un enseignant n’est pas un salarié comme les autres. Il n’a pas de droits : c’est un honneur pour lui que de servir la France. On le trimballe partout aux quatre coins de l’Académie quand il est en zone de remplacement, bien qu’il ait eu son concours comme les autres. Quinze jours par ci, trois semaines par là-bas.

Et pour peu que son affectation annuelle n’ait pas été transmise dans les temps par le Rectorat, les frais de déplacements, qui sont prévus uniquement dans ce cas, ne seront pas payés. En général, les missions sont donc transmises une ou deux journées après la date limite.

 

Des salaires inférieurs à ceux de nos voisins

 

Vous venez de perdre votre oncle cher, ou votre frère ? Vous ne pourrez alors peut-être pas assister à l’enterrement, car les textes ne prévoient que la perte du conjoint ou des parents. Et il ne faudrait pas que votre destin personnel vienne à interrompre le service public. Quand des employés du tertiaire pourront toujours demander cette grâce à son employeur, les enseignants devront au mieux demander un déplacement de leur cours, si le principal est décidé à vous faire ce présent.

Et il saura vous le rappeler suffisamment pour que vous ne lui refusiez plus rien, à l’avenir, de réunions non payées, en heures de remplacement pour un collègue en stage.


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Ne vous attendez pas non plus à pouvoir, comme la loi vous y autorise, à demander une avance sur salaire : il vous faudrait pour cela passer par une demande du rectorat qui sera accordée au bout de quelques semaines, puisqu'il est convenu que l’avance sur salaire n’est pas urgente.

Quant à ceux qui débutent la profession, qu'ils ne comptent pas être payés dès le premier mois. Leur premier salaire leur sera versé au mieux en octobre sinon en novembre. Les heures supplémentaires ne sont elles jamais versées en fin d’année en cours, mais au début de l’année suivante, alourdissant votre revenu fiscal pour des heures effectuées l’année précédente. Et parfois elles ne sont versées qu’avec six mois de retard avec la mention "rappel année courante" sur votre fiche de paye de mars... que vous recevez en juin. 

La fiche de paye du professeur qui faisait tant rêver il y a trois décennies, et qui aujourd'hui révèleque les enseignants ont été augmentés de 0,6% entre 2007 et 2012, soit une perte de salaire à euros constants de 6% par rapport à l’inflation constatée en France. Des salaires qui classent la France parmi les pays les plus radins de l’OCDE, et qui explique qu’un enseignant gagne 80% de ce qu’un salarié du tertiaire gagne à niveau de diplôme équivalent.

 

Un milieu où l'omerta est de mise

 

Alors pourquoi tout ceci n’est jamais évoqué ou si peu ? Pourquoi l’on ne parle que de la vocation des enseignants, de leur amour pour leur métier, et qu’eux-mêmes sont si peu loquaces pour évoquer des conditions de travail inacceptables et un droit du travail bafoué ?

Tout simplement parce qu’en le révélant ils prennent un risque. Et en le faisant aujourd’hui, JE prends un risque.

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D’après vous, est-ce un hasard si untel témoigne sans montrer son visage, untel sous couvert d’anonymat ? La réalité est que les enseignants sont soumis à un droit de réserve, une muselière qui se métamorphose en épée de Damoclès : nul n’a le droit de parler. L’omerta est de mise. Il faut se taire et ne jamais témoigner de ce qui se passe dans les établissements scolaires.

Une obligation qui sonne comme un harcèlement continuel et qui aliène tant et encore ces enseignants qui continuent de faire comme si de rien n’était. Et pour cause : combien d’entre eux n’ont qu'un CAPES, obtenu dans la continuité de leurs études ? Combien d’entre eux ne savent pas ce qu'ils pourraient faire d’autre, quand la légende leur dit que c’est tout simplement la vocation qui a choisi pour eux ? Combien d’entre eux ne peuvent pas se permettre de démissionner car quitter la fonction publique ne vous offre aucun accès au chômage ?

Il est toujours émouvant de dire que les problèmes des enseignants seront résolus quand on aura réglé le problème des performances. Mais c’est angélique aussi. Car nul ne peut s’épanouir dans un enfer où les droits du travail sont bafoués. Et ce n’est certainement en se taisant que les choses iront mieux. 

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Published by Yves Delahaie - dans De l'éducation
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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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