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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 09:06

pisto4Décidément, les championnats du Monde d’athlétisme se suivent et se ressemblent en termes de polémique. Après la sensationnelle affaire autour du sexe de la coureuse de 800 mètres Caster Semenya en 2009 - que l'on soupçonnait d'être un homme, qui devint alors championne du Monde - l’Afrique du Sud risque à nouveau de faire parler d’elle.

 En effet, lundi dernier à Lignano, pour sa dernière course qualificative pour les Mondiaux, l’athlète amputé des deux jambes, Oscar Pistorius, a obtenu son ticket pour Daegu, en parcourant le tour de piste dans le temps impressionnant de 45’07’’, soit 18 centièmes sous les minimas A imposés par l’IAAF, la fédération internationale d’athlétisme. Ce sera la première fois qu’un athlète handicapé, ayant déjà fait carrière en handisport (il est quadruple champion olympique de sprint), participera à un championnat international pour athlètes valides…


Et quel chemin parcouru pour parvenir à cette récompense ! Oscar, né sans péronés, a été amputé à seulement onze mois. Il débute logiquement sa carrière d’athlète en handisport, mais la recherche lui permet de s’équiper de deux prothèses en carbone. Une révolution technique qui va commencer par faire du bruit, dès lors que le Sud-Africain décide de courir aux côtés de valides.

En 2008, alors que se dessinent les Jeux olympiques de Pékin, les spécialistes décident de se pencher sur son cas, pour savoir si l’athlète est favorisé par rapport aux valides, ou si la technologie en carbone lui permet seulement d’exploiter au mieux ses qualités physiques intrinsèques. Une affaire assez épineuse, et qui aboutit dans un premier temps aux conclusions de l’Université des Sports de Cologne, qui estime alors que les fines prothèses en fibre de carbone utilisées par Pistorius procurent au Sud-Africain un avantage sur les athlètes valides. L’IAAF n’a donc pas le choix et interdit donc Pistorius de participer à une compétition hors handisport.

pisto1Entre temps, le Tribunal arbitral du Sport intervient en faveur de l’athlète en mai de la même année, et l'autorise à nouveau à courir. Trop tard pour qu’il puisse se qualifier chez les valides, puisqu’il échouera à 70 centièmes des minimas requis. Il ramène tout de même trois médailles d’or de Chine, aux Jeux paralymiques, en 100, 200 et 400 mètres.

Depuis, les polémiques vont et viennent au rythme des rapports que rendent les différents spécialistes, qui se contredisent les uns après les autres. En aveugle, l’IAAF préfère laisser courir le Sud-Africain, au bénéfice du doute plutôt que de le léser le cas échéant. A vrai dire, la Fédération ne prenait pas, jusque mardi dernier en tous cas, un risque démesuré, tant les performances du Sud-Africain n’étaient pas au niveau des meilleurs athlètes.

Car avec 45’07, non seulement celui que l’on nomme "Blade Runner" ("le coureur aux lames") s’est qualifié pour ses premiers championnats du monde avec les valides, mais il signe la quinzième meilleure performance mondiale de la saison, avec un temps qui lui aurait permis d’obtenir la 5ème place aux JO, et la 4ème à Berlin aux précédents Mondiaux…


pisto2Alors évidemment, la légende que construit Oscar Pistorius est extraordinaire. A l’image de la réaction de Sebastian Cœ, ancien recordman du monde du 800 mètres, et co-organisateur des Jeux olympiques de 2012, et qui après la performance de mardi se réjouissait de la possibilité de voir l’athlète se qualifier pour Londres, qualifiant même l’événement de "fascinant".

 

Pourtant, on ne peut qu’être sceptique face à la situation. Qu’adviendra-t-il si Pistorius venait à courir encore plus vite ? Ses progrès sont déjà considérables, puisqu’il a gagné plus d’une demi-seconde sur son record personnel. Et l’on est en droit de se demander s’ils sont autant dus à ses capacités physiques qu’à la technique toujours plus performante de ses fameuses lames.

 

L’éthique du sport de haut niveau se fondant avant tout sur l’équité des conditions, la suspicion est de mise, même si elle ne doit en rien altérer l’admiration face à la détermination et la bravoure de ce personnage hors-normes, qui aurait refusé une invitation pour Pékin, même après la décision du Tribunal du Sport, souhaitant gagner son billet sur le tartan.

 

Il n’en est pas toujours de même dans les autres sports. Ainsi, au tennis, la situation est assez différente. Comme en athlétisme, les athlètes peuvent le pratiquer en handisport, quelque soit leur niveau de handicap au niveau des jambes, grâce à un fauteuil adapté. La seule différence avec le tennis traditionnel réside dans les deux rebonds auxquels les athlètes ont le droit, afin de compenser leur manque de réactivité et de vitesse.

Depuis peu, les pratiquants en fauteuil qui le souhaitent peuvent parfaitement participer aux tournois réservés aux valides avec leur chaise adaptée. Une spécificité que j’ignorais, quand j’ai pris part en décembre dernier au tournoi de Ronchin, dans la banlieue de Lille.

Avant mon match, je vois que mon adversaire, qui boîte énormément, se plaint du terrain qui nous est réservé, évoquant des bosses, et obtient que l’on déplace un match en cours, pour prendre leur place…


pisto3Cavalier, me dis-je alors…Puis,  en un instant, je compris les raisons des exigences, que je croyais démesurées, de mon adversaire, quand il se retourna pour me dire : "Au fait, on vous a dit ? Je joue en fauteuil." Devant mon air certainement interloqué, il tenta alors de me rassurer : "Mais ça ne change rien aux règles, j’ai juste le droit à deux rebonds."

Inutile de préciser que la sensation est étrange, dès les premières balles. Cela s’est très certainement vu sur mon visage, d’autant que dans la peur de commettre un impair, on reste plutôt silencieux dans ce genre de situations. Le sentiment est même mitigé, quand après une amortie, votre adversaire se rend tranquillement sur la balle, puisqu’il a jusqu’à la limite du troisième rebond pour la reprendre…

Mais il avait bien raison : cela n’a absolument rien changé. Les échanges étaient évidemment différents, surtout en termes de tactique mais sur le terrain, nous étions deux joueurs qui pratiquions la même discipline et dont la règle était : "Être le dernier à remettre la balle dans le court…" Avec la même détermination, la même volonté de gagner, les mêmes reproches après avoir raté l’immanquable.


Pour autant, la différence avec l’affaire Pistorius, c’est que le fauteuil ne présente aucun avantage par rapport aux valides, bien au contraire : la vitesse et le temps de réaction sont considérablement diminués, l’agilité des mains doit être décuplée puisqu’il faut à la fois tenir la raquette et faire tourner les roues, il faut savoir anticiper les distances, car après deux rebonds, la balle atterrit beaucoup plus loin, les balles hautes deviennent compliquées à jouer si elles ne sont pas frappées au sommet du rebond…

D’ailleurs, alors que mon adversaire du jour m’avouait faire partie des quinze premiers Français en fauteuil, il ne sera classé que 40ème cette saison chez les valides, le tout premier classement accordé après les non-classés…

 

Cette expérience montre qu’il est parfaitement possible d’effacer le handicap par le prisme du sport. Les valides peuvent parfaitement imaginer pratiquer aux côtés des athlètes handisport. Mais peut-être pas au même niveau de performance que celui qu’ils atteignent dans leur catégorie spécifique. Surtout quand sans appareillage, ils sont très loin du niveau qui leur est possible d’atteindre avec, comme c’est le cas dans les disciplines où le physique prend une importance considérable. Car il y aura toujours un doute pour savoir si l’aide technique pallie ce que les muscles normalement sollicités sont censés produire dans la pratique, ou si elle en fait davantage.


Mais entre la perspective sportive et la dimension humaine, il convient de trancher. Et il n’est pas bien sûr que la polémique ait autant d’importance que l’engouement et le formidable espoir que représentera la participation d’Oscar Pistorius aux championnats du Monde de Daegu…

Publié par Yves Delahaie, sur Le Plus – Nouvel Obs le 25 juillet 2011

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Published by Yves Delahaie - dans Du sport
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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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