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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 20:09

Ils sont rares ces moments où les invités politiques brillent sur le fauteuil d'"On n’est pas couché". La raison à une langue de bois professionnalisée et au caractère hybride de l’émission qui oscille sans distinction entre actualité et caricature, sans que l’on ne sache très bien en déterminer les contours. Mais aussi et surtout aux chroniqueurs, Natacha Polony et Aymeric Caron, dont le rôle est de mettre en difficulté l'invité. Et l’émission de samedi accoucha en ce sens d’un petit événement.


On attendait une Natacha Polony remontée 


Car en invitant le ministre de l’Éducation, Vincent Peillon, d’aucuns imaginaient une Natacha Polony le couteau en les dents, prête en tous points pour accabler ce ministre dans un domaine qu’elle a effleuré, l’enseignement, avant de la quitter très vite à grandes enjambées, comme effrayée et surtout dégoûtée d’un système qui broyait le savoir. D’ailleurs, Laurent Ruquier devait s’en délecter, puisqu’avec une gourmandise non feinte, il lui laissa très tôt la parole en disant qu’elle avait préparé tant de questions qu’il n’était pas bien sur qu’elle pût toutes les poser.

Peillon-Caron.jpg

Pour autant, ce n’est pas elle qui fut la plus flingueuse, loin s’en faut. Confiné dans un rôle de plus en plus obscur depuis quelques semaines, Aymeric Caron, dont on avait pu apprécier lors de ses première apparitions un esprit incisif, se révèle au fil du temps une déclinaison du vautour sans âme qui veille au grain en cherchant obstinément la moindre vétille, la plus petite déclaration contradictoire, le détail le moins amène pour l’exhiber avec une férocité exacerbée à son invité et tenter de le déstabiliser. Bien loin d’une dimension journalistique.


Leçon de journalisme


Par deux fois, il s’y essaya. La première en sortant les conclusions d’un rapport qui n’existe pas encore, cité par un journaliste selon lequel seulement 1 enseignant sur 5 seulement serait compétent. Un chiffre, qui amène pourtant à un minimum de précautions notamment dans l’analyse scrupuleuse, et non des moindres, de la méthodologie qui a amené à ce chiffre. Mais Aymeric Caron préfère le choc des chiffres à la véracité de son propos et mit au défi le ministre de réagir.

Et c’est une leçon de journalisme qui s’en suivit, Vincent Peillon lui demandant de sortir le rapport qu’Aymeric Caron fut bien en mal même de citer puisque celui-ci n’est apparemment pas publié. "Sourcez", lui intima alors le ministre qui refusa bien évidemment de commenter ce que d’aucuns ne pourraient considérer comme une "information".

Entêté, obstiné même, Aymeric Caron ravala sa fierté pour venir radoter son subterfuge un peu plus tard, à la manière du lourdeau Schtroumpf farceur avec ses cadeaux que l’on sait explosifs. Cette fois-ci, il compta bien sur l’ignorance de Vincent Peillon ou plutôt son incapacité à retenir tout ce qui transpire dans la presse sur son compte depuis des années : "Peillon est un serpent. Avec lui, c’est tout pour sa gueule. Vous verrez, il trahira Royal."


"Qui a dit ça ?"


Manque de chance, Vincent Peillon a une excellente mémoire, surtout, l’on imagine, pour les vacheries que l’on débite sur son compte. Et Caron n’eut même pas le loisir de finir sa citation que le ministre lui demanda "Qui a dit ça ?". Le chroniqueur feignit de ne pas comprendre et répondit "Hollande".

Sauf que Vincent Peillon ne lui demandait pas à qui l’on prêtait ces propos, mais bien qui les colportait. Et c’est le ministre lui-même qui lui lança celui qui avait rapporté le prétendu persiflage : Éric Besson, qui n’est pas "une autorité morale", rappela Vincent Peillon. Il est vrai qu'Éric Besson est à la politique ce que Judas est à Jésus. "Sourcez" lui répéta-t-il, rappelant que cela faisait la deuxième fois qu’il le prenait la mai dans le pot de confiture.

En matière de journalisme et d’éthique, incontestablement, Vincent Peillon était à son meilleur sur le plateau de Laurent Ruquier, et nul doute qu’Aymeric Caron a pris à ce titre une leçon qu’on lui espère profitable.


Meilleur journaliste que ministre


Pour le reste, le ministre de l’Education fut en revanche prévisible, avançant comme souvent une bonne volonté, une sincérité dans la démarche, mais des erreurs de diagnostique qu’il s’entête à défendre et qui feront que, dans dix ans encore, nous entendrons de la bouche d’un de ses successeurs : "Nous devons réformer l’école".

Triste litanie des symptômes, qui fait l’énumération des plaies béantes et que l’on prétend résorber avec un pansement waterproof.

Ainsi, lorsque Vincent Peillon déclina dans ses sempiternels trois points, qui ponctuent chacune de ses analyses, un mal français que ce tic rhétorique, faisant état de ce qui avait causé la déchéance de l’école, il cita dans l’ordre l’encadrement du primaire, la formation des professeurs et les rythmes scolaires. Occultant une fois encore la raison principale.

Si les élèves sortent de l’école en étant illettrés pour 25% d’entre eux, ou s’ils sortent du secondaire avec une maîtrise approximative de la langue et une culture de plus en plus infinitésimale, c’est que les pédagogies adoptées et qui sont données pour formation aux enseignants depuis trois décennies ont fait fi, avec cynisme, de la transmission des savoirs. En estimant que moins les élèves en savaient, plus il fallait donc niveler le seuil des exigences vers le bas, histoire de se mettre à leur niveau quand la mission de l’école est de mettre tous les élèves à son niveau minimal pour être un citoyen actif et pensant.

collège1

Natacha Polony lui donna bien une chance de l'affirmer en lui demandant d’où venait l’échec. Mais le ministre se perdit dans ses schémas habituels, en accusant les grandes sections maternelles d’avoir imposé la graphie aux enfants et d’avoir ainsi "médicalisé" les difficultés alors rencontrées.

Tout juste, estima-t-il nécessaire, en effet, de faire table rase de la grammaire linguistique qui s’est imposée avec violence dans les programmes scolaires et qui fait qu’aujourd’hui les parents ne comprennent même plus la grammaire qu’apprennent leurs enfants… quand elle existe puisqu’aujourd’hui un élève de collège ne sait même plus différencier un adjectif d’un verbe.

Des erreurs de communication

De la même manière, il ne donna aucune solution pour doper la vocation de ce métier, de plus en plus délaissé, et qui voit certains postes proposés aux concours laissés vaquant, faute de candidats.

On apprécia aussi l’impossible équation développée par le ministre quand dans la même phrase, il reconnait que le salaire des enseignants doit être réévalué mais explique que ce sera impossible faute de moyens. Sans une seule fois se rendre compte qu’embaucher 60.000 postes dans l’éducation avait pompé toute la marge de manœuvre qui était possible.

Mais le pire dans son intervention ne fut pas tant ses erreurs de diagnostiques ou l’absence des solutions, mais bel et bien dans la réaffirmation  que la note doit être "un encouragement" et une "émulation" et non "une blessure", décrétant qu’en France la note n’est pas utile d’autant qu’elle est attribuée sans explication.

Non, Monsieur le ministre, vos errements en la matière sont mortifères et sont en grande partie la raison de nos échecs depuis 30 ans avec la psychologisation des esprits pour faire croire à un improbable traumatisme des élèves. La note n’a pas vocation à être un calmant ou un placebo. La note est une évaluation, qui sans aspirer à l’objectivité, c’est vrai, n’en demeure pas moins un moyen d’évaluer si un savoir, ou un savoir-faire, est acquis ou non.

Libre à l’enseignant de trouver d’autres moyens pour encourager l’élève et surtout pour lui montrer les progrès qu’il a accomplis si ces derniers ne sont pas visibles à la seule vue de la note. Mais encore une fois, on ne casse pas le thermomètre pour soigner un malade : on trouve un antidote.

L’émission de Ruquier n’aura donc pas suffi à rassurer sur les capacités de Vincent Peillon à réformer l’école, loin s’en faut. Elle lui aura au moins permis de trouver une vocation certaine dans le journalisme, pour se reconvertir. Et ce n’est déjà pas si mal. 

Publie sur Le Nouvel obs - Le Plus, le 24 février 2013

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Published by Yves Delahaie - dans De l'éducation
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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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