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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 09:47

Valérie Trierweiler et Ségolène Royal (FEFERBERG/ EVRARD/AFP).

Valérie Trierweiler et Ségolène Royal (FEFERBERG/ EVRARD/AFP) 

 

On a souvent tendance à croire que l’émission de Laurent Ruquier mélangeait un peu trop les genres pour être réellement prise au sérieux. Certains lui contestaient même son "moment politique", généralement placé en début d’émission, soit parce qu’un des polémistes n’était pas assez à gauche, ou alors trop engagé sentimentalement avec un membre influent de la vie politique, soit parce que l’humour et le people s’invitaient lourdement à des débats qui demandaient davantage de sérieux.

 

Ne mélangeons pas "people" et "politique"

 

Pour autant, la rentrée d’"On n’est pas couché", hier soir, a accouché d’un moment savoureux, qui tord quelque peu le cou aux préjugés sur la question. L’on passera vite sur l’arrivée d’Aymeric Caron qui, malgré un talent incontestable, a toutefois surjoué une agressivité de pacotille (ce qui n’altère en rien ses nombreuses remarques d’une incontestable et savoureuse justesse) pour s’intéresser au plat principal de l’émission.

 

Et ceux qui ont cru qu’Olivier Falorni était celui-là se sont lourdement trompés. En effet, Anna Cabana, journaliste pour "Le Point" et Anne Rosencher, sa consœur à "Marianne" (co-auteures du livre "Entre deux feux", qui retrace les conséquences nucléaires du tweet de celle que l’on ne sait plus comment appeler) ont pu constater que présenter un livre politique chez Ruquier n’est en rien comparable à une après-midi sur le divan de Michel Drucker.

 

Et l’émission de montrer que l’on n’était certainement pas prêt à confondre people et politique, Aymeric Caron allant même jusqu’à qualifier le best seller de cette fin d’été de "soap opera".

 

Il faut dire que l’appréciation d’une série de livres sur le triangle impossible Royal/Hollande/Tierweiler a de quoi laisser dubitative la profession journalistique et les citoyens par la même occasion. Dire qu’il y a débat est un euphémisme. Jean-Michel Aphatie avait pour le moins déconsidéré ce journalisme lors de la rentrée du "Grand Journal", ne voyant pas grand intérêt à un événement qui ne relevait pas du champ politique. Bruno Roger-Petit, ici même, lui avait répondu que bien au contraire, l’on n'avait peut être pas tout encore vu et que ce n'était pas le moment de circuler, justement.

 

Royal et Trierweiler, sujet digne d'intérêt (ou pas)

 

Maurice Szafran, PDG de l’hebdomadaire "Marianne", avait quant à lui délivré cet été (Marianne du 25 août) une analyse plus fouillée dans un édito qui présentait les bonnes feuilles de l’ouvrage, édito qu’il faut lire sans occulter le fait qu’une des co-auteures, Anne Rosencher, travaille pour l’hebdomadaire.

 

Et si l’on ne s’attarde pas trop sur une plume dont la complaisance est parfois tellement obséquieuse qu’elle en devient grotesque (“avec une grande finesse psychologique”, “travail étonnant d’écrivain”, “elles narrent, grâce à la force d’une remarquable enquête et d’une écriture aussi travaillée qu’épurée”…), Maurice Szafran a tout de même eu l’honneur d’argumenter deux points d’importance sur la légitimité d’un tel ouvrage. Parlant du travail des auteurs, il affirme ainsi qu’elles se “contentent de révéler, de raconter, de mettre en perspective. Travail indispensable de journalistes. (…) À un livre politique, il ne faut pas davantage demander”.

 

Mais au-delà de l’objet livre lui-même, l’éditorialiste s’est efforcé de théoriser sur le travail même du journalisme, témoignant d’un acte manqué, celui qui, réussi, aurait permis d’éviter le “tweet fatal” : “Comment ? En racontant, tout simplement. En racontant comment Valérie Trierweiler s’est infiltrée dans une campagne électorale où, selon les préceptes hollandais, elle n’avait rien à faire…”.

 

Exploitation mercantile d'un drame bourgeois

 

Angle pour le moins intéressant mais qui fait l’économie, et non des moindres, de l’échelle du temps. Car ce qui aurait eu la dimension d’une œuvre journalistique en mars 2012 ne devient plus, à l’automne, que l’exploitation mercantile et impudique d’un drame bourgeois, qui aurait davantage sa place en une d’un de ces tabloïds que l’on lit dans une salle d’attente du médecin ou chez le coiffeur.  

 

C’est sur ce terrain qu’Anna Cabana et Anne Rosencher ont dû argumenter sur le plateau de Laurent Ruquier samedi soir. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles n’ont convaincu personne, ni les polémistes, ni Laurent Ruquier – qui n’est pourtant pas le dernier à se régaler de détails croustillants – ni les invités, et encore moins le spectateur, médusé de voir la piètre argumentation de celles qui étaient hier soir sur le banc des accusées.

 

La première des pierres fut jetée par Patrick Chesnais qui, avec la spontanéité d’un citoyen lambda, a remis les deux journalistes devant la dure réalité de l’objet du livre qu’elles ont commis : “Vous ne croyez pas que tout le monde s’en fout ? Ca ne sortira pas de Paris…”. Le propos est sans doute cruel, mais il est d’une vérité troublante : en quoi un tweet, qui relève d’une querelle amoureuse, peut-il relever du champ politique ?

 

Qu’est-ce donc que cette affaire sinon les tumultes chaotiques de la Cour de l’Elysée et d’une rivale qui rêvait d’y être ? En quoi cette décadente peinture du microcosme parisien de la haute société peut-il décemment avoir une influence sur le traité européen qui sera signé prochainement, sur les économies qui seront nécessaires sur le budget 2013 pour respecter les engagements de notre pays vis à vis de Bruxelles, et sur la réforme de la formation initiale des enseignants, dont la promesse ressemble de jour en jour à l’arlésienne ?

 

Le succès commercial tient lieu de légitimité journalistique

 

À cela Anna Cabana n’eut qu’une réponse, qu’elle répéta tout au long de son passage, un gimmick qui sentait tant le réchauffé qu’on l’imagine décliné à toutes les sauces dans les soirées parisiennes où elles déambulent, fières de leur “coup” : “Le livre marche du feu de Dieu !”.

 

Le succès commercial tiendrait donc lieu de bouclier de légitimité. On a fustigé, en d’autres lieux et en d’autres temps, la télé-réalité pour des arguments de même acabit. D’ailleurs, Natacha Polony, en harmonie totale avec son nouveau confrère sur le sujet, lança en fin de séquence un tonitruant “Closer et Voici aussi, ça se vend” pour rappeler la bassesse de l’argumentation, et davantage encore la piètre portée de l’objet dont elles s’enorgueillissent de plateaux en micros.

 

Raillant des incursions déplacées et burlesques de Corneille et de Racine, Aymeric Caron rappela, non sans talent, qu’il y avait tromperie sur la marchandise, puisque l’on vendait de la pièce de boulevard pour un morceau noble de tragédie.

 

Claude Brasseur, en verve, en rajouta une louche avec une franchise désarmante : “Tout ça ce sont des histoires de bonnes femmes qui m’emmerdent”. Au-delà de la goujaterie de l’expression, comment ne pas, en effet, déceler ici la futilité de ce qui se veut être de l’analyse politique ? Car les deux journalistes n’en démordent pas : ce tweet a tout d’une affaire politique, qui mérite développement et analyse. “C’est le deuxième boulet de Hollande. Ça intéresse les gens ça !”, s’époumone alors Anne Rosencher.

 

Flatter le voyeurisme du public ne justifie pas tout

 

Mais en quoi le fait que cela “intéresse les gens”, surtout quand cela flatte leur voyeurisme et leur propension à s’émouvoir des rivalités des notables de notre pays, rend-il ce livre légitime dans la perspective politique qu’il entend offrir ? A partir de quand peut-on même affirmer qu'en focalisant sur certains événements, c’est le jeu médiatique qui influence et par là même manipule l’appétence des citoyens pour un tel sujet ?

 

En d’autres termes, l’intérêt pour une affaire qui a tout d’un pet de nonne circonscrit au 7ème arrondissement de Paris pourrait-il dépasser ses frontières si les médias ne relayaient pas à outrance l’affaire, eux qui sont concentrés dans le même périmètre ? Reflète-t-on ici la France telle qu’elle pense, telle qu’elle sent, telle qu’elle est ?

 

Maurice Szafran avait donc raison : ce livre pose véritablement le problème du rôle du journaliste dans la société. Mais de toutes évidences, il n’apporte pas les bonnes réponses. Bien au contraire. Tout n’est que fourvoiement et mascarade.  

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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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