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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 17:53

Pendant 48 heures la semaine dernière, La commission des Lois de l'Assemblée nationale a débattu du texte présenté par le gouvernement, avant de l’adopter dans la nuit de mercredi à jeudi.

Les médias n’auront retenu que le temps record qu’il fallut pour adopter le premier article, dû en large partie aux innombrables amendements d’obstruction qu’ont déposé l’opposition (certains étant à quelques mots près des doublons qui obligèrent les intervenants à ne rien ajouter par la parole à ce qu’avait exposé le collègue…).

Pourtant, cette Commission aura laissé lieu à de grands moments. Et parmi eux, il convient de citer ceux d’Edouard Fritch, député de Polynésie française et membre de la nouvelle UDI, qui s’est laissé allé au particularisme de ses îles avec une crudité à faire froid dans le dos :

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(Vidéo à 2h50’ environ)

"Car dans nos sociétés, nous avons des homosexuels, qui sont pas tout à fait les mêmes que chez vous. (mouvements et bruit dans la salle). Oui. Nous avons ce que vous avez entendu des "rae rae", des "mahu", nous avons différents types d’homosexuels qui ne se mettent pas en ménage comme on le voit bien souvent en Europe, ou aux Etats-Unis."


Des homosexuels... pas tout à fait les mêmes que chez vous

 

Edifiante déclaration d'Edouard Fritch qui décline son discours sans imaginer un seul instant que sa manière de parler d’homosexualité suffit à elle seule à comprendre l’ostracisme et la discrimination dont les homosexuels semblent être les victimes en Polynésie. 

Puis il détaille cette typologie si singulière :

"Nous n’avons pas de termes polynésiens pour traduire 'homosexuel'. Imaginez-vous. Nous avons des termes, les 'rae rae', ce sont des hommes efféminés, qui sont des homosexuels, qui ne vivent pas nécessairement avec un autre homme, qui sont des homosexuels parce qu’ils ont des manières d’homosexuels, ils vivent dans une situation de femme, d’efféminé, ais ce ne sont pas les mêmes mœurs que l’on trouve ici en Europe.'

Puis le député d’en conclure : 'C’est la raison pour laquelle nous disons qu’aujourd’hui l’application de cette loi en Polynésie française risque de nous perturber profondément au niveau  de la vie sociétale."

Oyez, oyez braves gens : nous sommes bien en France en 2013 au sein de l’Assemblée nationale ! 

Ahurissante description qui circonscrit l’homosexualité polynésienne aux travestis qui ont un statut particulier dans les îles, travaillant souvent au service des familles. Parce que si les "rae rae" et les "mahu" existent bel et bien, d’autres homosexuels, qui ne sont pas nécessairement "efféminés", avec "des manières d’homosexuels" ou dans "une situation de femmes" existent aussi. 

 

Des définitions déconcertantes pour Christiane Taubira


Christiane Taubira, en réponse à Edouard Fritch, ne pourra occulter son effarement face à la description faite par M. Fritch, qui estimaient par ailleurs qu'une telle loi serait un "choc" pour les Polynésiens :  

"Il ne s’agit pas d’aller rechercher des homosexuels, quelles que soient les définitions qui sont parfois déconcertantes par ailleurs qui peuvent être données des homosexuels, il ne s’agit pas d’aller les chercher et de se contraindre à se marier."

Il n’est pas question ici d’ignorer les différences qui peuvent exister dans les iles polynésiennes et il ne fait nul doute que les mœurs et les coutumes patriarcales rendent l’homosexualité encore plus difficile à vivre là-bas qu’ailleurs.

Mais en quoi valider cette vision archaïque de l’homosexualité et demander donc un particularisme aidera-t-il à améliorer leur situation ? N’est-ce pas, bien au contraire, aux législateurs, de montrer la voie de la tolérance et d’en profiter pour faire de la pédagogie ? Ou bien est-il plus confortable pour son siège parisien de laisser la société étouffée dans ses préjugés ?


Au-delà de l'homophobie, une laïcité bafouée.


Encore plus grave, les raisons invoquées par Edouard Fritch sont bien plus grave pour les valeurs républicaines :

"Nous avons une culture française, et polynésienne. La culture française, nous l’avons obtenue des religieux qui sont venus chez nous. En d’autres termes, notre culture est fortement teintée de Christianisme. Vous voyez les valeurs  de la famille au travers de cette culture, et tout ce qui s’en suit au niveau de la filiation."

Habile argumentation qui non seulement explique que la culture polynésienne est chrétienne et que sa vision de la famille est en contradiction avec le projet de loi mais qui rajoute, en outre, que c’est la France qui lui a apporté cette culture, et qui, en somme, est responsable de la situation.

Comme si depuis que la Polynésie est devenue française, à une époque où la France elle même n’avait pas encore séparé l’Eglise et l’Etat, il n’y avait pas eu 1905 et l’établissement de la laïcité !

Incroyable gifle faite à la République et à ses principes laïques qu’Edouard Fritch avait déjà commise à l’Assemblée Nationale en juillet dernier en affirmant que "le christianisme est devenu une valeur de la société polynésienne » et que « la laïcité n’a pas la même prépondérance que dans l’hexagone" ?

Non content de confirmer la société polynésienne dans ses clichés et son intolérance à l’égard des homosexuels, Edouard Fritch griffe la laïcité dans le ventre même de la République.


Les mots si juste de Sergio Coronado


Plus que jamais, les mots de Sergio Coronado, qui conclurent cette Commission, prennent alors leur sens quand il comparait les débats actuels à ceux du PaCS en 1998 (à 3h30 environ)

"C’est vrai que les mots aujourd’hui ne sont pas les mêmes, on a plus ces dérapages verbaux. Je l’ai dit tout à l’heure, les mots sont mieux choisis, ils sont sans doute plus élégants, mais la violence est toujours aussi palpable."

Et le député écologistes d’expliquer : "L’idée que des hommes, des femmes, avec des orientations sexuelles différentes puissent créer une famille, et élever des enfants ensemble, ça semble être quelque chose de tout à fait insupportable à vos yeux et j’ai ce sentiment, et j’ai même la certitude que cette idée-là appartient à un autre temps. J’ai le sentiment et la certitude que la société française n’en est plus là."

Et il serait surprenant que la société puisse s’accommoder encore longtemps d’une classe politique aussi éloignée de son temps…

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Published by Yves Delahaie - dans Le mariage aux homosexuels
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  • : Les Nouveaux Démocrates
  • Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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