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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 21:03

manifestation-provie-48L’affaire de Manosque fait grand bruit et il y a de quoi. En octobre dernier, un enseignant en histoire-géographie a diffusé en cours un vidéo anti-IVG qui, selon le quotidien La Provence, montrait des fœtus brûlés et amputés. Une dépêche AFP évoque même des « morceaux de fœtus »,  « des seaux de sang » ou encore des« embryons morts que l’on secoue par les pieds ». Des images choquantes, certes, mais  qui surtout sont le fruit d’un montage sordide et indécent visant à manipuler les adolescents sur la thématique de l’avortement. Une démarche d’autant plus lisible qu’elle s’est accompagnée d’un distribution d’un tract (en plein cours !) contre la loi Veil et d’un « débat », durant lequel le professeur a coupé la parole à quiconque osait contredire ses dogmes et qui s’est ponctué par une condamnation claire et nette de tous les contraceptifs, de la pilule au préservatif. Plus fort que le Pape en somme…

Ecrire ces quelques mots en cette fin de mois de novembre de l’année 2010, dans le pays des Lumières, m’est, à la vérité, douloureux. D’une souffrance indicible. Pour moi qui suis professeur, ardent défenseur des libertés mais davantage encore de la laïcité et des principes républicains, quelle torture mentale est-ce de lire communiqués après communiqués l’irresponsabilité de cet enseignant. Avec quelle insolence et quelle arrogance a-t-il fait passer ses convictions, fantasques et fanatiques, au-dessus de l’intérêt général, au point de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la profession. Les bras m’en tombent.

PersepolisDepuis hier, l’affaire tourne dans les rédactions, même si elle était en gestation depuis quelques semaines. Et pour cause : le Rectorat, appuyé médiatiquement par notre Ministre (parce qui le vaut bien), a prononcé une suspension provisoire de quatre mois, assortie d’une procédure disciplinaire qui, après enquête, devrait aboutir à une sanction plus lourde encore. Les réactions sont nombreuses. Mais les commentaires qui affluent sur les sites des quotidiens montrent et démontrent la confusion qui règne quant à l’interprétation des faits. Ainsi, sur le site du Parisien, lit-on ce commentaire « Moi je suis pour l’IVG mais je trouve injuste qu’on sanctionne un prof car il pense différemment ». Est-il nécessaire de préciser que le professeur en question n’a pas été sanctionné parce qu’il « pensait différemment » mais parce qu’il a dérogé au principe de la neutralité, politique et religieuse, qui doit l’accompagner à chaque instant, dès lors qu’il franchit la grille de son établissement ? Un enseignant est engagé par le service public, qui est régi selon le principe de la laïcité, qui prône la séparation sans concession entre l’église, qui relève de la sphère privée, et l’Etat, qui relève de la sphère publique. A ce titre, ses convictions et ses combats politiques doivent absolument et sans exception être occultés. Entamer un débat sur la recevabilité morale d’un acte pourtant légal, et donc poser la question de la pertinence d’une loi ne relèvent aucunement d’une démarche pédagogique mais d’un prosélytisme zélé, qui se doit d’être sanctionné. Et cela n’enlève en rien la liberté de croire, de penser, de prêcher même dès lors que cette démarche est circonscrite à la sphère privée contrairement à ce qu’affirme cet autre internaute qui s’offusque d’un vibrant quoiqu’inepte « On vit dans un pays libre, non ? ». Si la liberté permettait à chacun de dire tout ce qu’il pense sans se soucier des lois, nul doute que le « détail de l’histoire » ou que Les Protocoles des Sages de Sion qui siègent en tête des gondoles des libraires salafistes n’auraient plus de souci à se faire, se présentant sous la légitimité d’une « opinion » comme une autre.

VeilSans rentrer dans le débat sur l’avortement, qui n’a pas lieu d’être dès lors qu’il est devenu légal en 1975, ce qui revient au fond à débattre de la possibilité de tuer un homme par vengeance et ou de faire un braquage pour résoudre ses différends financiers, il est tout de même inquiétant de voir que la propagande Provie, que décrivent si bien Fiammetta Venner et Caroline Fourest dans leurs ouvrages, résumée notamment sous l’œil de l’extrémisme religieux dans Tirs croisés, soit toujours aussi active à notre époque. Encore une fois, ce zèle qui pousse certains illuminés à imposer leur choix de vie à l’autre (on peut ne pas être en accord avec la pratique de l’avortement sans forcer quiconque à penser et faire comme soi) est tout bonnement incompatible avec les principes républicains et la liberté de penser. Et dès lors que la fameuse République laisse des brèches, certains y pénètrent en force sans crier gare. Quelle affaire délectable pour les catholiques traditionnalistes que cette affaire de Manosque, comme le montre ce billet au titre scandaleux publié hier par le site catholique d’actualités en continue Radin Rue : « En France, on peut tuer dans le ventre de la mère, pas le dénoncer » ! Sans même évoquer les devoirs de l’enseignant face à sa mission publique. Et le site de décliner à l’envi ses dogmes liberticides et ultra-moraliste, qui ne déplairaient pas Place Saint-Pierre, quand cet article se termine par cette question oratoire : « N’y a-t-il pas plus grand respect de l’autre que de lui dire la vérité ? » Et de citer la si « ouverte » Pologne pour illustrer le choix de ceux qui ont voté une loi contre l’avortement (mauvais exemple, car ce pays avait légalisé l’IVG dès 1956, 19 ans avant la France, a attendu 1997 pour prendre ce virage très conservateur avec l’arrivée au pouvoir d’une droite perméable au lobby chrétien…)

Pour en revenir à l’affaire de Manosque à proprement parler, plus que les faits, condamnables en tous points, c’est davantage le déroulement même de l’affaire qui interpelle. Le témoignage d’Annie Montier, présidente de la FCPE locale, association des parents d’élèves est éloquent : « l’an dernier ce prof avait déjà diffusé une telle vidéo à une classe. Il y avait eu une enquête et puis, plus rien », confie-t-elle sur TF1.fr. Un autre parent ajoute que l’enseignant s’était déjà fait remarquer par le passé pour son prosélytisme catholique. Mais pourquoi donc, l’affaire n’avait-elle alors pas pris un autre tournant ? La vérité est triste à dire mais sous couvert du droit de réserve, l’omerta règne dans l’Education Nationale. Rien ne doit transparaître quitte à nier l’évidence. D'ailleurs, si l'affaire a traversé les murs du lycée de Manosque, c'est bien parce qu'elle a pris un tour médiatique, ce que les Instances ne nient pas : c'est au vu de «l'accroissement du trouble provoqué dans l'établissement provoqué par la médiatisation de l'affaire» que la suspension du professeur a été prise, d'après le recteur de l'Académie. 

DarwinismeA ce sujet, une de mes collègues me confiait que dans son établissement, un professeur de SVT, pentecôtiste de confession,  s’adonnait gaiement à du prosélytisme religieux, au point de présenter, à la manière des créationnistes outre-Atlantique, le darwinisme comme une théorie parmi d’autres, au même titre que la genèse… Et l’enseignante de rétorquer à ses collègues interloqués que les deux thèses n’étaient aucunement incompatibles. Comme si les résultats de la science, fondés sur des faits vérifiables montrant que l’homme est le fruit d’une lente et progressive évolution d’espèce vivante, pouvaient s’accommoder d’une journée de labeur de Dieu qui créa l'homme en un jour, et la femme d’une de ses côtes ou d’un de ses côtés, selon la teneur en testostérone de la traduction ! En 2010 ! En France !  Dans une salle de classe !

Ce mois-ci, le HCI, le Haut Conseil à l’intégration mettait en garde contre ces élèves qui avaient un discours plus que tendancieux, notamment dans les cours scientifiques : « Depuis peu, les professeurs du domaine scientifique ne sont pas davantage à l’abri de contestations qu’ils doivent sans cesse contrer. L’évolutionnisme est remis en cause au profit d’une action divine ou créationniste imposée par l’élève, sans argumentation. Loin d'être marginales, ces contestations sont suffisamment récurrentes pour être remarquées et nous avoir été signalées au cours de nos auditions comme perturbant le bon déroulement des cours. » Ces constats qui faisaient écho à ce que le rapport Obin dénonçait déjà en 2005 ne prenaient en compte que les élèves ou les parents d’élèves… pas les professeurs…

geneseIncontestablement, il ne faudrait pas faire des enseignants des prosélytes systématiques. Comme dans toute corporation, il y a les vilains petits canards. Mais comme très souvent, et l’argument vaut pour les incivilités des élèves, la minorité fait des ravages tapageurs. C’est parce que, quotidiennement, les gardiens du Temple républicain baissent la garde, en laissant négligemment une croix pendre au cou par ici, en tolérant un patois arabe par-là, en acceptant sans broncher des absences le samedi par ailleurs, ou encore en acceptant de faire des tables sans porc, quand en classe l’on accepte de révéler sa confession, que la porte s’ouvre. Pour qui ? Pour tous ceux qui ont intérêt à ébranler les piliers de la laïcité. Tous ceux qui comme Tariq Ramadan, pour prendre un des rhéteurs religieux les plus influents ("Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux, / De tous les Loups sont les plus dangereux"), pensent qu’il existe une laïcité « ouverte » ou une laïcité « fermée » quand ce concept est par nature intolérant…  De la même manière que l’on dévoie le concept de la liberté, en le circonscrivant à la jouissance personnelle davantage qu’au respect du bien commun, la laïcité devient une « tolérance religieuse » et une « liberté de pratique de manière collégiale » quand elle n’est que la séparation stricte de l’église et de l’état, une frontière hermétique entre la sphère privée et la sphère publique. On n’est pas plus ou moins laïque. L’adjectif n’est pas qualificatif ; il est, ce que l’on appelle en linguistique, un adjectif relationnel, comme l’est l’adjectif « présidentiel». On n’est pas plus ou moins présidentiel, comme on n’est pas plus ou moins laïque. On l’est ou on ne l’est pas. Et ce principe est le corollaire de la République française. Et l’on ne négocie pas avec les principes de la République.

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  • : Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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