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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 20:33

La décision de la Cour de cassation d’annuler le licenciement d’une femme voilée dans la crèche de Baby-Loup à Chanteloup-les-Vignes sonne comme un coup de tonnerre pour notre République. Une déflagration telle qu’elle poussa Manuel Valls, pourtant en plein milieu des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, à faire une digression, rare, puisqu’il la fit en mettant entre parenthèses sa fonction de ministre :

"Et croyez moi, en sortant quelques secondes de mes fonctions, je veux vous dire combien je regrette la décision de la Cour de cassation sur la crèche Baby Loup et sur cette mise en cause de la laïcité."

 

babylou.jpg

 

Alors certains s’offusqueront du recours à la laïcité quand la Cour de cassation a expliqué, elle, que la loi sur la laïcité justement ne s’appliquait pas à Baby-Loup, crèche privée, et donc ne relevant pas du domaine public, y compris par son activité :

"Les restrictions à la liberté religieuse doivent être justifiées par la nature de la tâche à accomplir, répondre à une exigence professionnelle essentielle et déterminante et proportionnées au but recherché. 

Jeannette Bougrab, ancienne présidente de la Halde, n’avait pas dit autre chose que le ministre de l’Intérieur hier matin sur RTL, en attendant le verdict :

"Depuis ma présidence de la Halde, j'ai fait de Baby Loup un combat pour la laïcité."

Il n’est pas surprenant de voir Jeannette Bougrab et Manuel Valls dans le même combat pour Baby-Loup. Déjà en 2010, lors du premier jugement de l’affaire, l'actuel ministre de l'intérieur avait été la seule personnalité politique de gauche à soutenir les dirigeants de la crèche en se rendant au tribunal. À l’époque, il avait même suggéré de proposer une loi interdisant "le port de signes religieux distinctifs là où il y a des enfants" expliquant ainsi : "Il semblerait qu'il y ait un vide juridique et je vais réfléchir à l'idée d'une proposition de loi pour qu'on interdise, comme c'est le cas à l'école, le port de signes religieux distinctifs là où il y a des enfants".

Plus que jamais, cette proposition de loi qui n’a jamais été suivie d’étude à l’Assemblée nationale prend son sens. Car la décision de la Cour de cassation a semblé considérer la crèche comme un établissement privé, une entreprise comme une autre. Or, quand on s’occupe de nourrissons, et que l’on n’a pas vocation à proposer une prestation confessionnelle, la neutralité s’impose.

Ce qu’il faut retenir c’est qu’hier, la justice de notre République a mis sur un pied d’égalité cette crèche, qui se voulait neutre pour accueillir les enfants, dans la droite lignée d’une mission de service publique qui n’existe pas (aucune crèche publique ne propose une telle flexibilité horaire), et l’affaire "Fanny Truchelut", du nom de cette femme qui avait refusé à une femme voilée de fréquenter les parties communes de son hôtel sous le prétexte de ce signe ostentatoire.

La différence est pourtant énorme : l’hôtelière avait clairement discriminé une femme, alors qu’elle est commerçante et que son activité consiste à héberger des clients adultes, quand dans l’affaire de Baby-Loup, le règlement intérieur se réfère à la neutralité car son activité est consacrée à des nourrissons, qui contrairement à des usagers d’un hôtel, n’ont pas la liberté de conscience et d’esprit pour faire fi d’un quelconque prosélytisme.

Dans ce climat moribond pour nos valeurs, la contestation de Manuel Valls est donc une position courageuse, d’autant que le gouvernement s’est montré discret. On peut le comprendre, car la séparation des pouvoirs impose qu’un membre du gouvernement ne commente pas une décision de justice (et c’est la raison pour laquelle Manuel Valls a tenu à s’exprimer en tant qu’homme et non ministre). Mais à gauche, peu de voix se sont montrées solidaires, comme c’est le cas depuis le début de cette affaire.

 

De la différence entre neutralité et islamophobie

 

Beaucoup plus gênant, Sihem Souid, conseillère de Christiane Taubira au ministère de la Justice, s’est réjouie via twitter:

 

 Capture-d-e-cran-2013-03-30-a--20.32.02.png

Ce n'est pas un hasard si, hier, l’affaire n'aura pas fait que des malheureux comme le montre la réjouissance assumée de ceux qui testent les limites de la République pour imposer des particularismes communautaires, à l’image du CCIF, le Collectif contre l’islamophobie en France. Un collectif, qui, par ailleurs, considère par exemple que Michel Onfray est homophobe quand il déclare : "C’est l'Islam qui est un problème, pas la burqa", ou que les éditions Nathan le sont également quand elles expliquent qu’en Arabie-Saoudite le droit de femmes est limité.

Les bobos et les adeptes du multiculturalisme qui ne voient aucun inconvénient à ce que la laïcité se dote d’une épithète, "ouverte", n’oublient surtout pas de rappeler que se lamenter de ce jugement, comme le fit sobrement Manuel Valls ou avec les mots les plus forts et les plus touchants Jeannette Bougrab, revient à faire le jeu des identitaires et autre Riposte laïque qui voient ici leur obsession de l’islam se nourrir d’un exemple qui ne fait pas honneur à la République.

Candides ou bien plus graves, cyniques, ils préfèrent ne rien voir et surtout ne pas reconnaître que ce genre de décision fait le lit du Front national, qui tente de se draper des oripeaux de la laïcité et qui y verra ici l’occasion de montrer qu’elle est mise à mal.

Car il ne faudrait tout de même pas confondre ceux qui défendent la neutralité de ce qui semble relever de la mission publique et ceux qui organisent une croisade contre l’islam.

La position de Manuel Valls rappelle que l'on peut être de gauche et être un défenseur de la laïcité. Que l'on peut être de gauche sans se noyer dans la bien-pensance et la pudibonderie de la honte coloniale qui rend aveugle face aux dérives communautaristes. Car la laïcité n'est ni de droite, ni de gauche : elle est tout simplement républicaine. 

Publié sur Le Nouvel obs - Le Plus, le 20 mars 2013

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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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