Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 14:23

LucetElise Lucet prépare son teasing avec délectation. Un moment fort est à venir. Un témoignage. Alors que l’horreur a frappé dans la forêt de Marcq-en-Barœul ce week-end, par la faute d’un déséquilibré récidiviste, la première victime de ce criminel, offre, à visage découvert, un dévoilement pour le moins saisissant sur son ressenti. Elle le sait : il allait recommencer. Comme une prémonition. Et même davantage. Comme si cela était évident. Prévisible. Comme si, finalement, on ne l’avait pas assez écouté. Car de toute évidence, il ne fallait pas le laisser sortir. Et pourtant, on l’avait libéré, alors qu’elle savait. Et de faire de nos acteurs de justice des criminels par complicité…

 

 

Seulement voilà. Ce témoignage, qui sera repris par d’autres chaînes, notamment celles qui diffusent les infos en continu n’est pas sans poser des problèmes éthiques.

Cette victime était sure et certaine que le violeur allait récidiver. Soit. Mais quelle victime d’un viol est-elle persuadée du contraire ? N’est-ce pas là une évidence qui décrédibilise sa « vision » ? Pourtant, et le journal le rappelle, 4% de ces délinquants récidivent, seulement, quand pas loin de 100% des victimes pensent qu’ils vont à nouveau frapper. « seulement » : j’ai bien conscience que l’adverbe va choquer. Mais il tente seulement de mettre en exergue la différence fondamentale qui existe entre une perception et les faits, entre la subjectivité et l’objectivité, entre une information et une opinion. Et c’est bien là que le bât blesse : est-ce le rôle d’un jité de mettre en lumière une opinion, poignante et déroutante, plutôt qu’une information passée en quelques secondes sous la forme d’un tableau et d’une voix off ? Les informations se mêleraient-elles, sans contradicteur, à l’exposition, voire l’exploitation de l’émotion à l’état brut ? Ne peut-on pas soupçonner ici une once de démagogie : parce que finalement qui osera dire qu’il n’a pas été touché par ce qu’il a vu et entendu ? Qui osera contredire les propos d’une femme meurtrie qui a le courage de parler, le visage découvert ? Qui au mieux viendra nuancer sa vision et lui expliquer qu’on n’est pas toujours juste quand on est partie prenante ?

Alors, nécessairement, emporté par la tempête émotionnelle, le spectateur est comme pris en otage, et ses ravisseurs exigent de lui une empathie sans faille, qui vise automatiquement à remettre en question la remise en liberté de ces criminels. Qui vise à montrer que la justice ne fait pas bien son travail. Qui vise aussi à imposer l’idée que l’impunité est pugnace, message porteur quand le tout sécuritaire est de mise. Est-ce là le rôle du service public que de véhiculer même subrepticement ces idées, ou pour le moins de la laisser penser ? Cela ne revient-il pas à prendre position, contre toute déontologie journalistique, et de nier que 96% de ceux qui ont commis l’irréparable, ne récidivent pas et ont le droit d’être réhabilités, comme tout citoyen qui a payé sa peine ?

Encore une fois, le sujet est sensible et je prends le risque d’être mal compris. Me fera-t-on le procès de défendre l’indéfendable ? C’est probable. Ce n’est pourtant absolument pas ce que je fais. De toute évidence, le cinglé qui a opéré dimanche dernier était bel et bien un malade qui devait rester enfermé. Mais ce n’était assurément pas à sa première victime d’en décider et de l’affirmer tel un dogme inaliénable. La justice ne se fait pas d’émotions mais d’une rigueur cartésienne, qui certes, peut choquer mais qui est essentielle au principe d’égalité. Est-il nécessaire de rappeler que la peine de mort était très majoritairement défendue quand Badinter l’interdit en 1981 ? Et qu’aujourd’hui encore, elle compte ses plus fervents défenseurs chez ceux qui estiment que les délits sexuels envers les mineurs et les femmes ne trouvent pas de plus juste punition ? Ceux-là même qui n’ont pas lu Hugo :

Mais, reprend-on, – il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l’un, ni l’autre. Se venger est de l’individu, punir est de Dieu.

La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d’elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas “punir pour se venger” ; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons.

Préface de la nouvelle Le Dernier jour d’un condamné, par Victor Hugo.

De la même manière, le jité n’a pas vocation à être le revival de Bas les masques ou l’antichambre de Reservoir prod : il peut, évidemment, se faire le porte-parole des victimes et de leurs émotions. Mais en aucun cas il ne peut prendre parti, au-delà de la justice elle-même, et surtout confondre une opinion avec une information.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

nadege jarry 24/09/2010 10:29


le chiffre de 4% me semble bien bas ...mais je dois faire partis de ces gens qui justement se laissent berçer par les informations qui non seulement prennent partis (comme tu l'écrit) mais qui en
plus font vagabonder nos esprits et extrapoler au delà du sujet....remettant une couche sur l'insecurité (entres autres) et créant ainsi l'amalgame si facile à faire ....peut être (sans doute) est
ce le but inavoué de la methode ...


Zenon 10/09/2010 23:11


Je suis d'accord sur le fond : la justice ne se fait pas sous le coup de l'émotion . Toutefois l'exemple vient d'en haut, puisqu'un des sports préféré de N. Sarkozy est de dégainer une nouvelle loi
en réaction au moindre fait-divers, pour faire oublier son incapacité, dans bien des cas, à faire respecter la loi .

Cette affaire pose tout de même le problème des remises de peines beaucoup trop systématiques en France .


Présentation

  • : Les Nouveaux Démocrates
  • Les Nouveaux Démocrates
  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
  • Contact

Recherche