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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 19:28

Qu’il fut lourd de prendre le clavier pour parler de Charlie. Ecrire parce que rien ne s’efface. Pour ne pas oublier. Jamais.

Il y a trois ans, le jour de l’incendie des locaux de la rédaction, j’avais titré ici même l’article "Charlie Hebdo vient de vivre son 11 septembre". Aujourd’hui, ce titre ne suffirait plus. A travers Charlie, c’est la France elle-même qui a vécu son 11 septembre.

 

Personne ne s’y trompe : tous les grands représentants des états étrangers de Cameron à Obama, en passant par Merkel et même la Reine d’Angleterre (on imagine la tête de Cabu et de Charb’ en lisant la lettre de la reine où qu’ils soient) se sont empressés de témoigner de leur affliction. Même sur les réseaux sociaux les effluves de 2001 flottaient, le "Je suis Charlie" rappelant l’édito de Jean-Marie Colombani "Nous sommes tous des Américains".

 

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Mercredi soir, à l’unisson, la France a fait bloc. Comme un seul homme. Réunis sur les différentes places de France, des centaines de milliers d’anonymes ont tenu marqué leur soutien à la liberté de la presse, aux policiers et aussi à la République. Tous les acteurs publics de la politique ont, sans concession et surtout sans polémique ont condamné cet acte de barbarie. Cette France unie qui fait chaud au cœur dans ces moments si difficiles. Comme ces familles qui occultent leurs meurtrissures le temps d’ensevelir ceux que l’on a aimés.

Pourtant, les larmes à peine séchées, une amertume m’habite. Durablement. Douloureusement. Une impression de trahison.

Il y a 40 ans, Charlie usait d’un sarcasme acide pour évoquer la mort du Général de Gaulle : Bal tragique à Colombay : 1 mort. Aujourd’hui, on peut parler d’un bal des faux-culs.

Parce que dans cette procession si nette, si paisible, ni républicaine, se terrent des sentiments qui n’ont pas toujours été bienveillants. Loin s’en faut. Encore une fois : les écrits restent. Bas les masques à présent. Si les barbares sont évidemment coupables, il faut pas oublier la responsabilité de ceux qui n’ont pas voulu soutenir Charlie hebdo, non pas dans le débat d’idées (chacun est encore libre de penser comme il le veut) mais dans la remise en question de la liberté d’exercer le droit à la caricature et au blasphème.

 

Qu’il semble bienveillant le site de Daniel Schneidermann, Arrêt sur images, ce mercredi 7 janvier 2015, dont la rédaction a participé à une émission spéciale le soir-même. Pourtant le fondateur de ce site, et de l’émission du même nom, qui était à la pointe de la liberté d’expression face à l’oppresseur, a depuis pris quelque distance avec la lucidité, au point de prendre en grippe même les défenseurs de notre laïcité, dès lors que l’on touche au croissant vert. En 2011, il refusait de parler de l’attentat dont avait déjà été victime Charlie Hebdo, parlant de piège à cons et expliquant clairement que la finalité de la rédaction était la provocation vénale, parlant de "piège à cons" :

"Pas envie de faire de la pub à cette provocation pas drôle. La dénonciation de toutes les charias, les vraies, les fausses, les réelles, les imaginaires, est un fond de commerce comme un autre. C’est un placement sans risque (enfin disons, ce matin, sans trop de risque). Charlie Hebdo a le droit d’en encaisser périodiquement les dividendes. Il faut bien vivre."

Un an plus tard, lors du numéro qui voyait Mahomet les fesses en l’air, le même Schneidermann évoquaitun « d’un obscur journal humoristique ». Oui quelle obscurité que de vouloir blasphémer, que de vouloir dénoncer l’intégrisme, de refuser ceux qui instrumentalisent la religion à des fins politiques.

J’accuse Schneidermann d’avoir apporté du grain à moudre au moulin des intégristes et de ceux qui fomentent contre la République.

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Mais après tout que représente Schneidermann ? Il en est tout autre de nos politiques. Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius avait fait encore plus fort en se désolidarisant de la rédaction de Charlie en septembre 2012, lors de la une sur Mahomet en "Intouchables". Si le Premier Ministre de l’époque avait tenu à manifester sa "désapprobation face à tout excès, dans le contexte actuel", le ministre des Affaires étrangères, en visite au Caire, s'était dit pour sa part "contre toute provocation, surtout dans une période aussi sensible que celle-là". Sur i>Télé, il est même allé plus loin en n'hésitant pas à dire : "La liberté d’expression existe, mais je suis absolument hostile à toute provocation.[... Je ne vois pas du tout l’utilité quelconque d’une provocation et même je la condamne d’une façon très nette et en même temps je respecte la liberté d’expression."

Condamner quoi ? La liberté de blasphémer ? La liberté de se moquer des religions même avec sarcasme ?

Une réaction qui fut la même en 2006, lors de la publication par l’hebdomadaire des caricatures danoises par le chef de l’Etat lui-même. A l’époque, le Président de la République, Jacques Chirac avait été jusque dire :

"Les provocations manifestes susceptibles d'attiser dangereusement les passions. Tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité. La liberté d'expression doit s'exercer dans un esprit de responsabilité."

J’accuse nos politiques d’avoir apporté du grain à moudre au moulin des intégristes et de ceux qui fomentent contre la République.

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Enfin comment ne pas parler des représentants des musulmans de France.

Comme à son habitude, l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi aura été irréprochable évoquant "les martyres de la liberté", comme en 2011 il interpellait avec courage, sans concession, sans "mais" les musulmans :

"Réveillez-vous ! Arrêtez de soutenir l'islam politique. Ne soyez pas naïfs, ces gens-là sont intolérants, ils menacent même des musulmans qu'ils jugent trop modérés".

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Mais qu’en est-il des autres représentants ?

Dalil Boubakeur, président du Conseil français du culte musulman (CFCM) explique que "la communauté musulmane tout entière est en état de choc et condamne très fermement ces actes.
 Ceux qui les ont commis sont des barbares et ne peuvent prétendre les avoir perpétrés au nom de la communauté musulmane ou de la religion : la communauté musulmane aspire à la paix et au vivre ensemble, l’islam condamne absolument l’assassinat ». Pourtant en 2011, une concession venait ternir sa condamnation, le recteur sous-entendant que les caricatures de Charlie étaient offensantes et "nuisibles" au "vivre ensemble".

L’UOIF, quant à elle était, à la limite de justifier l’attentat dont avait été victime la rédaction :

"L’usage de la liberté d’expression exige un sens de la responsabilité" ! (…) ces publications, loin de servir la paix et la cohésion sociale, cherchent à s’attaquer à un symbole de la foi de près d’un milliard et demi de musulmans dans le monde, et plus particulièrement de la communauté musulmane de France, qui se sentent offensés".

Aussi qu’il fut odieux d’entendre Amar Lasfar, responsable de l’UOIF, ce mercredi soir au journal de France 2 : "Oui nous sommes tous Charlie".

J’accuse une partie des représentants des musulmans de France d’avoir apporté du grain à moudre au moulin des intégristes et de ceux qui fomentent contre la République.

Mais fort heureusement qu'Abdennour Bidar sont là pour nous éclairer, et avec quelle intelligence comme il le fit, une nouvelle fois, mercredi soir sur le plateau du "Grand Journal"

Pour autant, les faux-culs ne peuvent s'affranchir de leurs forfaits, de leur responsabilité. Chacun d’eux, en mettant en doute l’utilité de l'action de dessiner, de caricaturer et de blasphémer, qu'ils assimilent à de la "provocation", remet en doute l’utilité de la liberté d’expression. Pire, on donne la légitimité et les arguments à ceux qui contestent cette dire liberté. Ironie du sort de voir ceux qui accusaient Charlie de craquer l’allumette d’être eux même ceux qui attisent le feu qui couvait.

Fallait-il attendre un massacre pour que chacun comprenne enfin le prix de la liberté d’expression, de la liberté d’informer, de la liberté de blasphémer, deux siècles après sa dépénalisation ?

Apparemment oui. 

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Published by Yves Delahaie
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  • : Les Nouveaux Démocrates
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  • : Enseignant et essayiste. Auteur de La Croix et la bannière sur la rhétorique des intégristes à propos du mariage pour tous (Golias, novembre 2012) et de Mariage pour tous vs Manif pour Tous (Golias, mai 2015) Auteur également d'articles sur Prochoix, la revue tenue par Fiammetta Venner et Caroline Fourest (n°57,58,59, 63 & 66) Ancien membre du Conseil national du MoDem et candidat aux Régionales 2010 et législatives 2012. Démission du MoDem en octobre 2012. Blog d’un militant du Mouvement Démocrate (MoDem).
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